Discrets dans l’espace médiatique national mais stratèges dans les urnes, les Massa, établis entre le Cameroun et le Tchad, ont démontré lors de la présidentielle du 12 octobre dernier que la reconnaissance politique peut orienter durablement un vote communautaire. Dans la vallée du Logone, un geste du pouvoir a suffi à transformer l’attention en mobilisation.
Dans l’Extrême-Nord du Cameroun, la politique ne se résume pas aux affiches et aux meetings. Elle se lit dans les gestes, se murmure dans les concessions et se décide dans les équilibres communautaires. Autour de Yagoua, Wina et dans le Mayo-Danay, les Massa constituent un électorat numériquement important, historiquement patient et politiquement attentif. Peu visibles à l’échelle nationale, ils n’en sont pas moins déterminants localement.
Chez les Massa, voter n’est pas un réflexe mécanique. C’est un acte chargé de sens. «Ici, on vote quand on se sent considéré», résume Bolda Suzanne, commerçante à Yagoua. «La terre, l’agriculture, l’emploi des jeunes, l’eau et la dignité communautaire pèsent souvent plus lourd que les programmes écrits». Pour Haman Appolinaire, enseignant d’histoire-géographie: «Dans la vallée du Logone, la politique fonctionne par signes. Un geste fort vaut parfois plus qu’un long discours». C’est dans ce contexte qu’est intervenue, au lendemain de la démission d’Issa Tchiroma Bakary, la nomination de Mounouna Foutsou, ministre de la Jeunesse et de l’Éducation civique, comme ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle par intérim. Un choix présidentiel qui a immédiatement résonné dans les villages Massa. «On a senti que le président ne nous avait pas oubliés», confie Papa Paul, sexagénaire basé à Maroua. «Les gens en parlaient au marché, dans les familles, partout».
Pour les acteurs locaux, le message était clair. «Ce n’était pas une simple décision administrative. C’était un acte politique adressé à toute une communauté longtemps restée en marge des grandes promotions étatiques», renchérit le sexagénaire. Dans l’histoire politique du Cameroun, seuls quatre fils Massa ont accédé à la dignité ministérielle : Akassou, Vroumsia Tchinaye, Gonouko Haounaye et Mounouna Foutsou. Pour beaucoup, ce dernier incarne aujourd’hui la figure la plus forte de l’élite massa, à la fois par son parcours et par sa visibilité nationale. Lors de l’élection présidentielle du 12 octobre 2025, cette reconnaissance s’est transformée en mobilisation. Dans plusieurs zones à majorité massa, la participation a été forte et le vote largement orienté. «On a voté pour montrer qu’on avait compris le message», explique Vakalamsou Antoine, électeur à Guéré. «Et qu’on savait aussi répondre». Le docteur Waldé Enoc, basé à Maroua y voit une démonstration de maturité électorale : «Les Massa ont montré qu’ils ne sont ni passifs ni manipulables. Ils savent convertir un geste politique en choix électoral assumé».
L’influence Massa ne s’arrête pas au Cameroun. Présents en nombre au sud du Tchad, notamment autour de Bongor, les Massa entretiennent des liens familiaux, culturels et symboliques constants de part et d’autre du fleuve Logone. «Quand les Massa de Bongor célèbrent une grande cérémonie traditionnelle, ceux de Yagoua la célèbrent aussi», rappelle Hirdima Noula, élite de Yagoua. Cette continuité nourrit une conscience politique transfrontalière, même si chaque citoyen vote dans son pays. Le docteur Waldé Enoc estime d’ailleurs que le poids politique des Massa est aujourd’hui plus affirmé au Tchad, où leur visibilité institutionnelle est plus marquée.
L’expérience Massa rappelle une évidence souvent négligée: dans les régions périphériques et frontalières, la considération précède la mobilisation. Les Massa ne réclament pas des privilèges, mais une reconnaissance à la hauteur de leur importance démographique et sociale. «Quand l’État parle le langage du respect, les communautés répondent par le langage du vote», résume Ramkani Joséphine, étudiante en sociologie à l’université de Maroua. Discret, enraciné et attentif, l’électorat Massa a ainsi envoyé un message clair: en politique, surtout loin des capitales, les gestes comptent autant que les discours, parfois davantage.
Tom
