Le président du Réseau des chefs traditionnels d’Afrique pour la gestion durable de la biodiversité et des écosystèmes de forêt (Rectrad), engage les peuples à réinventer l’action de sauvegarde des éléments culturels et spirituels ancestraux présents dans la nature.

Dans votre posture de président du Rectrad, vous êtes en ce moment porteur d’un plaidoyer auprès des autorités en vue de la préservation des forêts au Cameroun. Que demandez-vous concrètement ?
Je suis Sa Majesté Mvondo Bruno, je suis chef traditionnel en pleine forêt dense équatoriale d’Afrique centrale au Sud du Cameroun c’est-à-dire à Ebolowa, à Minkok minchilli. Je suis initié au Ngui, je suis un pangoss Nomengui, c’est-à-dire les neuf hauts initiés qui encadrent Nomengui. Les collègues en Afrique m’ont fait l’honneur d’être le président du Rectrad qui est le Réseau des chefs traditionnels d’Afrique pour la gestion durable de la biodiversité et des écosystèmes de forêt. Par ailleurs je suis le porte-parole national chargé de la communication du Conseil national des chefs traditionnels du Cameroun qui a à sa tête sa majesté le professeur Tsala, ancien vice-recteur des universités de Yaoundé I et II, grand chercheur. Cette question nous intéresse parce que elle nous permet de dire un peu de ce que nous sommes en train de faire aujourd’hui en terme de plaidoyer pour la préservation des forêts; des ressources naturelles et une gestion participative durable des ressources forestières et tout ce qui entraîne l’écosystème de la forêt. C’est à ce titre que nous avons fait un travail d’investigation dans les forêts à l’est du Cameroun, au centre du Cameroun et dans d’autres régions. Et nous nous sommes rendus compte d’un certain nombre de faits, c’est que le braconnage sévit dans nos forêts. Et le braconnage est destructif. Le braconnage ne permet pas une gestion durable. Et le braconnage est lié au fait que certains arrivent, puisent les ressources qu’il y a dans la forêt, et le font de manière individuelle mais avec des complicités internes.
Tout cela facilité par la pauvreté ambiante. Un homme qui a faim, ne sait pas comment préserver un arbre qu’il y a derrière lui. Et on lui propose vingt-cinq mille francs. Pour lui, c’est une aubaine. Qui plus est, même lorsqu’il aura protégé cet arbre, un exploitant forestier viendra, va le couper, et il n’aura pas de retour sur ce qu’il aura fait en termes de préservation de cet arbre; parfois même détruisant les différentes plantes ou bien les différents investissements qu’il y avait autour. C’est à ce titre que nous nous sommes dit qu’il faut davantage intégrer l’autorité traditionnelle dans la gestion durable des écosystèmes forestiers et même des ressources naturelles. Et nous nous sommes dit qu’à travers les savoirs traditionnels nous pouvons participer à la préservation à la sécurisation des espèces qu’il y a dans nos forêts. Les savoirs traditionnels peuvent le faire. Mais pour sécuriser il faut qu’il y ait un intérêt parce que pas d’intérêt pas d’action. Il faut voir dans quelle mesure on peut avoir un dispositif qui permette aux chefs de jouer pleinement leur rôle et d’avoir un retour par rapport à ces sacrifices qui sont fait de parts et d’autres. Parce que si rien n’est fait dans les jours à venir on n’aura que nos yeux pour pleurer. C’est dans ce sens que nous sommes en train de faire ce travail de plaidoyer et nous nous sommes dit qu’il faut davantage équiper les agents de la forêt. Parce qu’en réalité on s’est rendu compte qu’il y a des braconniers qui sont suréquipés. Ils ont des radeaux… Il faut que les agents aient un équipement qui leur permette d’attaquer ce que je peux appeler l’adversaire. Ils sont même en sous-effectifs parce qu’on trouve des postes forestiers où il n’y a qu’un seul agent, d’autres où il n’y a que deux agents or les malfrats viennent et ils sont nombreux. Il faut davantage trouver la ressource humaine par rapport à cela. Donc c’est un ensemble d’éléments comme cela que nous sommes en train de remettre sur la table. Nous disons qu’il faut vraiment pratiquer la gestion participative des ressources naturelles pour qu’on puisse préserver de cela et pour qu’on puisse gérer cela de manière durable, dans un win-win agreement.
Revenant spécifiquement à la vie des communautés ethniques, quel est l’impact de la déforestation sur l’avenir des cultures et traditions?
Le plus impacté par la dégradation de la forêt, c’est la communauté. Parce que la communauté vit de la forêt. Par la forêt, avec la forêt. La communauté a tout dans la forêt. C’est de là qu’elle tire de la ressource pour investir, pour construire, nourrir, se soigner, se vêtir. Et lorsque celle-ci est détruite, voilà qu’elle perd tout, tout de ce qu’elle a. Toute notre culture s’implémente à travers la ressource qu’on retrouve dans la forêt, la faune et la flore. C’est là que se trouvent tous les éléments qui nous permettent d’implémenter nos rites et nos rituels. Une forêt qui est détruite aujourd’hui, c’est la tradition qui disparaît. Qui s’éloigne. On ne peut même pas trouver un espace pour transmettre ça. Un enfant qui a vécu en ville par exemple ne maitrise pas notre tradition justement parce qu’il n’y a pas un environnement forestier qui permet qu’on lui transfère ce nombre de savoirs liés à la gestion de la forêt, à l’exploitation de la ressource forestière, à l’intégration culturelle de ces éléments, de ces dynamiques de la forêt dans les rites et les rituels qui font partie intégrante de la vie de tous les jours.
L’attention des chefs traditionnels est portée aujourd’hui sur la transmission des savoirs ancestraux mais comment promouvoir ce patrimoine aux yeux des jeunes quand les villages, l’âme de la tradition, tendent à disparaitre?
Reconnaissons que la vie n’est pas statique. Elle est dynamique, elle est évolutive. Et le temps en lui-même impose une réadaptation permanente. Ça veut dire que face à l’évolution des mœurs et des mentalités, à l’intégration de notre tradition à d’autres traditions ou alors au jumelage, au mixage de notre tradition, il y a lieu d’apprendre à rester soi-même en s’adaptant aux autres et en montrant ce qu’on a d’essentiel lorsqu’on est avec les autres. Et c’est dans ce sens aujourd’hui qu’il y a lieu de s’adapter au nouveau contexte. Il faut changer de paradigme. On ne peut plus rester comme le commerçant grec qui attendait sur place qu’on vienne acheter. Nous devons être comme des Américains qui font du marketing, qui vont vers l’autre, qui agressent l’autre, qui agressent le temps, qui agressent les circonstances et qui s’imposent par leurs valeurs personnelles. C’est pour ça que davantage il faut créer des espaces où, même dans les villes, on peut transmettre ce qu’on a. C’est pour ça qu’on parle de valoriser les espaces sacrés, les forêts sacrées, les bois sacrés, les lieux sacrés, qui en réalité doivent rester ces lieux où, à défaut d’avoir le naturel, qu’on retrouve le naturel même parfois qu’on a recréé, de manière à permettre un ensemble de transmission de savoir traditionnel, endogène, spirituel. Parce qu’en fait on dépend entièrement des ressources naturelles. Lorsqu’on est hors du naturel, il est difficile pour nous d’implémenter notre tradition. Il faut voir comment recréer tout espace naturel même là où le naturel a disparu.
Il faut le recréer, il faut domestiquer, il faut transplanter, il faut entretenir, élever, nourrir, suivre cela de très près. Car en fait, c’est ça la tradition elle-même. Le premier élément de la tradition c’est la préservation des ressources naturelles. Et là où elles existent encore, voir comment faire des blocs, avoir des plans d’aménagement, où on se dit, ici désormais on ne touche pas. Parce que c’est même le problème que nous avons. On parle aujourd’hui des terres, du problème foncier, qui n’est basé que sur la valorisation de ce foncier. Mais la valorisation, l’investissement sur ce foncier, pour beaucoup, c’est construire une maison, faire passer une route et autres. Non, la valorisation d’un espace foncier, ça concerne aussi un espace sacré, où on ne touche à rien. Un espace réservé à la chasse essentiellement où on ne va pas n’importe comment. Un espace réservé au déploiement des rites et des rituels, à la transmission des savoirs traditionnels, à l’élévation. Parce qu’en fait, il faut dire, c’est dans les forêts sacrées qu’on élève les personnes. On peut dire, celui-ci désormais incarne tel esprit, celui-ci incarne désormais telle entité, celui-ci va désormais jouer tel rôle dans la société. Et c’est dans cet espace sacré qu’on va lui transmettre le pouvoir qui lui permet d’implémenter le rôle qu’on lui donne dans la société.
Donc, il y a lieu de craindre pour la pérennisation de la religion ancestrale des peuples des forêts du Cameroun ?
Oui. Quand je parle de tradition, les religions sont comprises dans les traditions. Parce qu’en fait, chaque religion est la tradition d’un peuple dans sa manière de penser dieu, de vivre dieu, d’adorer dieu, de penser la vie après la vie terrestre. Donc, toute religion est culturelle. C’est pour ça qu’on parle d’église catholique roumaine. Le prêtre s’habille comme l’empereur romain de l’époque. On parle d’église presbytérienne américaine qui est devenue aujourd’hui l’église presbytérienne camerounaise. C’est une exportation des autres, nous avons notre religion. On a le ngui, on a le ngue chez les Bassas…. C’est pour ça que nous avons des zomloa, nous avons des Bombok, des Nkoukouma…Tous ces titres renvoient à une certaine spiritualité locale, à une certaine tradition spirituelle que l’on a dans chaque communauté. Et cette tradition s’exprime à travers un certain nombre d’outils, d’éléments, d’objets que nous devons apprendre à préserver. Moi, je suis par exemple dans le ngui. Il y a des masques ngui à partir desquels on fait des rituels. Il y a des statues ngui… Tout ça, c’est des éléments qu’on doit remettre sur la sellette aujourd’hui de manière à pouvoir implémenter notre tradition, quel que soit le lieu où on se trouve.
Face à ces défis, est-ce que les communautés ont suffisamment voix de parole dans la gestion du foncier au Cameroun ?
Au niveau légitime, oui, la forêt leur appartient légitimement. Au niveau légal, non. Parce qu’en fait, la terre appartient à l’État. C’est vrai quelqu’un dirait l’État, c’est nous tous. Mais en fait, la terre appartient à l’État, ça veut dire que nous sommes des « homeless » dans nos différents villages. Vous savez, dans la répartition qu’on a au Cameroun, par exemple, du foncier, on a le terre du domaine national de première catégorie c’est à dire les terres sur lesquelles on a eu à faire certains investissements. Il y a le domaine national de deuxième catégorie, ça dit les terres où on n’y a jamais eu d’investissement. Et puis il y a les terres privées, les autres qui sont titrées. Tout ça fait qu’au Cameroun, en réalité, nous n’avons pas de terres en tant que communauté. Même quand on va à la répartition des forêts, il y a les forêts permanentes, les forêts non permanentes. Vous allez voir que dans les forêts permanentes, on ne reconnaît pas les forêts traditionnelles. Pour ce qui est des forêts non permanentes, on pense aux communautés à travers les forêts communautaires qui sont en fait des terres qu’on alloue aux communautés pendant un certain temps, 25 ans, certainement renouvelable. Mais vous voyez qu’en réalité, la communauté n’a rien au niveau légal. Mais au niveau légitime, elle contrôle la forêt et c’est à ce titre que nous louons, par exemple, les dispositions du ministère des Domaines qui permettent aux autorités traditionnelles de pouvoir dire que cette terre appartient à x ou y, elle relève de sa famille et elle revient à cette famille.
Et c’est à cette famille qu’on permet de faire un titre foncier parce que cette terre, depuis la nuit du temps, est la leur. Ça, c’est un grand pas qui est fait par le Cameroun aujourd’hui à travers le ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières. Donc, ça nous va droit au cœur. Et nous, chefs traditionnels, nous félicitons, nous applaudissons, nous bénissons. Il faut que les chefs traditionnels, davantage les traditionnalistes, prennent l’âme de ces avantages qui sont aujourd’hui offerts par le gouvernement et que les communautés s’organisent en conséquence pour sécuriser ces différents espaces. Qui veut la paix, prépare la guerre ; donc, préparer la guerre, c’est justement trouver un dispositif, savoir géo-référencer son espace, savoir avoir des plans d’aménagement pour la gestion durable de cette terre. Parce que pour nous, la terre appartient à ceux qui étaient là hier, ceux qui sont là aujourd’hui et ceux qui y naîtront demain. Elle est trans-générationnelle. On ne peut pas dire qu’elle appartient à un seul individu. La terre est collective, mais les accès sont individuels.
Quelles sont les actions du Rectrad pour permettre aux traditionnalistes de mener ces combats?
Elles sont nombreuses. Nous avons fait plusieurs plaidoyers. Par exemple, c’est la loi Camerounaise sur le foncier et nous avons eu l’auguste honneur de bénéficier des orientations du chef de l’État par rapport à notre plaidoyer. Le chef de l’État a instruit le gouvernement d’intégrer la proposition des chefs traditionnels au niveau de la loi forestière et c’est pour ça que nous avons des forêts traditionnelles qui relèvent du domaine privé de l’État. C’est-à-dire que désormais on ne peut plus les acquérir, on ne peut plus les toucher n’importe comment ; parce que les forêts sacrées on pouvait les détruire comme on voulait sans tenir compte de qui que ce soit, mais aujourd’hui c’est déjà une avancée. On a des forêts régionales et des forêts communales qui sont en fait des forêts qui appartiennent à la région et aux communes dans le cadre de la décentralisation.
Tout ça c’est un clin d’oeil qui est fait aux communautés pour la gestion forestière et les chefs traditionnels sont là pour implémenter, vulgariser, sensibiliser les uns les autres pour savoir comment s’en approprier pour un bel usage dans les jours à venir.
Au-delà de ces plaidoyers, il faudra voir maintenant comment pérenniser ces acquis avec des actions concrètes pour voir comment pérenniser nos savoirs traditionnels sur ces différents espaces. Ce n’est pas un tâche facile, ça demande un ensemble de moyens logistiques, matériels, financiers et humains conséquents Nous avons une charge assez énorme mais nous sommes suffisamment ambitieux, nous comptons à merveille sur les élites pour pouvoir implémenter ça, car en fait un chef traditionnel est à l’image de son élite. Lorsque l’élite fait corps avec le chef traditionnel, on avance. Le chef n’a pas de poches, il n’a de poche que les poches de ses élites.
Interview menée par
Louise Nsana





