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Nigeria-Cameroun : le Nord-Cameroun face au choc silencieux de l’autosuffisance alimentaire nigérian

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La politique d’autosuffisance alimentaire engagée à Abuja, combinée à la crise postélectorale camerounaise et au blocage de la route nationale n°1, plonge les paysans de l’Extrême-Nord dans une crise inédite : des récoltes abondantes, mais sans acheteurs.

Le Nigeria change de cap, le Nord-Cameroun encaisse
Avec la déclaration de l’état d’urgence sur la sécurité alimentaire et les investissements massifs dans l’agriculture, le Nigeria a fait un choix stratégique : produire pour lui-même. Cette politique, saluée à Abuja comme un acte de souveraineté, a eu un effet immédiat de l’autre côté de la frontière. Dans l’Extrême-Nord camerounais, ancien grenier informel du marché nigérian, la demande s’est brutalement contractée. Les circuits commerciaux vers Maiduguri, Mubi ou Yola se sont taris, laissant les producteurs locaux face à un mur.

Des récoltes abondantes, des marchés vides
Dans les villages autour de Mora, Kaélé ou Guidiguis, le constat est le même : les magasins sont pleins de sacs de mais maïs les poches vides. « On n’a jamais autant produit d’oignons, mais ils pourrissent dans les champs », se lamente Abdoulaye, producteur à Pouss. Faute d’exportation, les sacs de maïs et de sorgho s’empilent, invendus. L’ironie est cruelle : alors que la région lutte depuis des années contre l’insécurité alimentaire, les paysans font face aujourd’hui à une crise de surproduction sans débouchés. Les prix chutent, parfois en dessous des coûts de production, rendant les campagnes agricoles économiquement absurdes.

Le choc nigérian : une frontière qui ne nourrit plus
Pendant des décennies, le Nord-Cameroun a nourri le Nigeria. Mil, maïs, niébé, oignon, bétail traversaient quotidiennement la frontière. Mais la politique d’autosuffisance alimentaire lancée par le président Bola Tinubu a changé la donne. « Le Nigeria a décidé de produire pour lui-même et de contrôler ses frontières alimentaires », analyse le Dr Hamadou Bello, économiste rural à l’Université de Maroua. « C’est rationnel pour Abuja, mais dévastateur pour les économies périphériques comme celle du Nord-Cameroun ». Résultat : les marchés de Maiduguri, Yola ou Mubi n’absorbent plus les surplus camerounais. La frontière, autrefois soupape économique, est devenue un mur.

Endettement et désillusion paysanne
Derrière les sacs invendus, une autre réalité inquiète : la dette. « J’ai pris un crédit pour acheter les semences et l’engrais. Aujourd’hui, je n’ai rien vendu », confie Issa, jeune entrepreneur agricole. « La banque ne veut rien savoir ». Les experts alertent : si rien n’est fait, des centaines de petits exploitants pourraient abandonner les cultures vivrières. « On est en train de décourager ceux-là mêmes qu’on appelait les champions de l’agriculture », prévient le sociologue rural Salifou Mahamat. « C’est un risque social et sécuritaire majeur ».

Une dépendance régionale mise à nu

La crise révèle une vérité longtemps ignorée : le Nord-Cameroun dépendait structurellement du Nigeria pour écouler sa production. L’autosuffisance nigériane agit comme un révélateur brutal de l’absence de politique agricole cohérente côté camerounais. Pas de prix planchers garantis, peu d’unités de transformation, quasi-absence de stratégie de substitution des marchés extérieurs. Quand Abuja se replie, le Nord-Cameroun s’effondre. Dans les villages, le ton change. « On nous demande de produire, mais pour qui ? » interroge Abdoulaye. « Si rien ne change, on va arrêter de cultiver ». Ce désenchantement est dangereux. « Quand l’agriculture échoue, la jeunesse se détourne de la terre », avertit le Dr Bello. « Et dans une région fragile, c’est un terreau pour toutes les dérives ».

Produire ne suffit plus
L’autosuffisance alimentaire du Nigeria n’est pas une menace en soi. Elle est un choix souverain. Mais pour le Nord-Cameroun, elle agit comme un électrochoc. Produire ne suffit plus. Sans routes fonctionnelles, sans marchés sécurisés, sans politiques publiques ambitieuses, l’abondance devient une malédiction. Dans les champs de l’Extrême-Nord, les sacs de maïs invendus racontent désormais une autre faim : celle de reconnaissance, de stratégie et d’avenir.

Tom.

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