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Le FMI perd patience

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Abebe Aemro Selassie

Dans ses échanges récents avec les dirigeants de la sous-région Afrique Centrale, l’institution de Washington dresse un réquisitoire sévère contre une gouvernance qu’elle juge en panne, tout en agitant un bâton de plus en plus visible

Abebe Aemro Selassie

Une lettre. Une lettre de reproches rédigée depuis Washington DC, le 23 décembre 2025 par le Directeur du Département Afrique du Fonds monétaire international (FMI). Abebe Aemro Selassi. Une lettre adressée au président de la Commission de la CEMAC Baltasar Engonga Edjo’o (avec copie à Régis Nsoudé, Administrateur pour les pays de la CEMAC au sein du FMI). Ce que le document reproche d’abord à la CEMAC, c’est « l’incapacité chronique à tirer les leçons des crises passées ». Autrement dit, on se réunit, on promet, puis on oublie. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’institution constate « une accumulation de vulnérabilités macroéconomiques » : « Les données et informations recueillies ces dernières semaines indiquent une poursuite de la détérioration notable des finances publiques dans plusieurs pays, parfois combinée avec une accumulation d’arriérés intérieurs et extérieurs. L’adoption de budgets expansionnistes avec des perspectives peu favorables pour les finances publiques et la région », déplore le Fonds. À ses yeux, la région avance comme un funambule sans filet, en espérant que le vent se calme.

Tableau
Entre temps, le FMI n’accuse pas. Il constate que « le marché régional de la dette souveraine reste gravement sous pression. Les besoins de financement importants des États membres, se traduisant par un durcissement des conditions de financement pour les États membres. Les rendements des titres publics demeurent élevés, tandis que les taux moyens de souscription ont fortement reculé, mettant à rude épreuve les capacités des banques régionales avec une capacité potentiellement limitée à absorber une dette souveraine additionnelle ».

Bien plus, « les pressions à la baisse sur les réserves de change de la région se sont nettement intensifiées, faisant peser un risque accru sur la stabilité de l’union monétaire. Selon des données préliminaires de la BEAC, les avoirs extérieurs nets ont chuté de 15 % entre juillet et novembre 2025, tandis que les réserves internationales brutes ont diminué de 5 % sur la même période. Hors appuis du Fonds, la couverture des importations demeure à un niveau très faible, estimé à 1,7 mois d’importations en septembre 2025, soit inchangé par rapport à 2017, ce qui indique que l’amélioration antérieure repose essentiellement sur les financements du FMI. En outre, les assurances régionales relatives aux avoirs extérieurs nets à fin décembre 2025 (5,75 milliards d’euros) ne seront probablement pas atteintes».

Au scalpel du FMI, la BEAC (la banque centrale) et la COBAC (le gendarme bancaire) ne sont pas épargnés. Le FMI parle sans détour de « retards préoccupants dans les réformes de la supervision bancaire » et de « tolérance excessive vis-à-vis des établissements fragiles ». Traduction moins diplomatique : on ferme trop souvent les yeux. Cette indulgence, souligne-t-il, nourrit un risque systémique qui pourrait transformer une difficulté locale en crise régionale. L’humour noir voudrait que l’on appelle cela de la solidarité ; le FMI y voit surtout de l’imprudence.

Sur le plan budgétaire, le Fonds déplore « une discipline insuffisante et des écarts répétés par rapport aux engagements communautaires ». Les critères existent, mais leur application ressemble à une option facultative. Résultat : la convergence reste un slogan, pas une réalité. Et quand la règle devient décorative, la crédibilité collective s’effrite. Là encore, le FMI insiste : sans cohérence budgétaire, l’intégration monétaire n’est qu’une promesse sous verre.

Avis
Mais le plus frappant, dans le discours du FMI, réside dans les menaces à peine voilées. L’institution avertit que « l’absence de progrès tangibles pourrait entraîner une réévaluation du soutien financier ». Comprendre : l’argent n’est pas éternel. Plus loin, le message se durcit : « la persistance des retards expose la région à des mesures correctives plus strictes ». Derrière la formule policée se cache la possibilité de conditionnalités renforcées, voire d’un retrait progressif de l’appui.

Ce langage, mêlant gravité et lassitude, traduit une relation qui s’use. Le FMI ne se contente plus de conseiller ; il prévient. À défaut de réformes crédibles, la CEMAC risque de découvrir que la patience internationale a des limites. L’ironie de l’histoire, c’est que cette mise en garde se répète depuis des années, comme un disque rayé que personne ne prend la peine de changer.

Reste une question centrale : ce nouvel avertissement sera-t-il enfin entendu ? La CEMAC peut encore choisir la voie de la rigueur et de la réforme, au prix de décisions impopulaires mais nécessaires. Ou continuer à multiplier les sommets, en espérant que la gravité des mots suffira à conjurer la crise. Le FMI, lui, a déjà répondu : « le temps n’est plus aux promesses, mais aux actes ». À défaut, la région pourrait apprendre, à ses dépens, que l’humour n’amuse plus quand l’addition arrive. Dans ce théâtre communautaire, chacun connaît son rôle, mais le public commence à quitter la salle. Le FMI observe, carnet en main, et note que « la communication ne remplace pas l’exécution ». La gravité du moment n’exclut pas un sourire crispé : à force d’annoncer des plans, on finit par collectionner des plans sur papier glacé. Pourtant, derrière l’ironie, le risque est réel : une perte de confiance, une pression sur la monnaie, et un choc social que personne ne souhaite assumer. Le message est donc simple et lourd à la fois. Si la CEMAC persiste à temporiser, le FMI « ajustera son engagement en conséquence ». Une phrase courte, mais chargée.

Elle rappelle que l’appui extérieur n’est ni automatique ni inconditionnel, et que la souveraineté économique se construit d’abord par la responsabilité collective. En clair, l’heure n’est plus aux demi-mesures. La région joue une partie serrée où chaque retard compte, et où l’arbitre a déjà sorti le carton jaune. Reste à savoir si ce signal suffira à éviter l’expulsion. Car au-delà des chiffres, c’est la crédibilité d’un projet commun qui se joue, entre promesses récurrentes et réformes attendues. Le compte à rebours est lancé.

Check-up

Parce qu’il apparaît clairement que les leçons des crises passées n’ont pas été tirées, le FMI revient aujourd’hui, atterré mais constant, espérant ouvrir des voies différentes de sortie d’ornière. Fin décembre dernier, selon nos informations, le président de la Commission de la CEMAC, Baltasar Engonga Edjo’o, a reçu un courrier en provenance de Washington. Au risque de déplaire, il faut reconnaître à ce document un mérite essentiel : celui d’acter une réalité que les États de la sous-région s’efforcent de se dissimuler à eux-mêmes, alors même que tous les indicateurs économiques la confirment. Dette devenue insoutenable, fragmentation stratégique du bloc communautaire, affaissement économique de long terme : la CEMAC est désormais un ensemble économiquement déclinant.

À partir de ce constat, il est vain de tirer une nouvelle fois sur le FMI. L’exercice de souveraineté véritable consisterait plutôt à analyser froidement le message qui nous est adressé, sans posture défensive ni indignation de façade. Le 22 janvier 2026, Brazzaville accueillera un nouveau sommet extraordinaire de la CEMAC. Le troisième en moins de sept ans ». Au programme  : la réforme bancaire, la détérioration accélérée des équilibres macroéconomiques, les recettes budgétaires, l’aggravation des déficits publics, le non-respect des critères de convergence communautaires, la forte dépendance structurelle aux importations, le poids des remboursements de la dette extérieure, entre autres.

Dès lors, le sommet de Brazzaville ne dira pas seulement où va la CEMAC. Il dira surtout si ses dirigeants sont enfin prêts à regarder la réalité en face, ou à continuer d’en différer le coût politique, au prix d’un affaissement économique durable. Trois sommets extraordinaires en moins de sept ans disent l’incapacité à anticiper, à corriger durablement, à gouverner dans le temps long. Les diagnostics sont connus, répétés, presque récités. Les promesses s’empilent sans produire de rupture. La stabilité macroéconomique est proclamée, mais demeure fragile. Les économies restent exposées au moindre choc externe, tandis que la diversification productive survit davantage dans les discours que dans les chaînes de valeur réelles.

Le sommet extraordinaire annoncé n’est pas l’expression d’une souveraineté collective assumée. Il est le symptôme d’une région placée sous assistance permanente. Le FMI et la Banque mondiale ne sont pas là par courtoisie diplomatique. Ils sont là parce qu’ils pressent la CEMAC. Dès lors, la vraie question n’est plus pourquoi les chefs d’État se réunissent, mais pourquoi ils sont convoqués une nouvelle fois.

À Brazzaville

Très attendu, le show des « profs sévères »

FMI, Banque mondiale et autres bailleurs de fonds rallieront la capitale congolaise pour réprimander et corriger toute la classe CEMAC.

Le 22 janvier 2026, Brazzaville se transformera en véritable salle de classe internationale, où le sérieux est de rigueur et où l’enjeu dépasse largement la simple posture protocolaire. Au tableau  : la CEMAC, scrutée sous toutes ses coutures. Au pupitre  : les dirigeants régionaux, chacun tentant de montrer qu’il a retenu ses leçons, tandis que sur le côté, un jury impitoyable – FMI, Banque mondiale et autres bailleurs de fonds – observe, critique et corrige les copies avec un œil acéré. À chaque geste, chaque sourire ou hésitation, ces anciens professeurs sévères semblent rappeler que la moindre négligence peut coûter cher et que le sérieux est attendu, même si certains participants auraient préféré que ce rôle soit attribué à un simple observateur extérieur. Les couloirs du palais se remplissent de discussions feutrées, de murmures stratégiques et de regards nerveux, rappelant que cette rencontre n’est pas seulement protocolaire  : c’est un test grandeur nature de compétences politiques, de patience et de capacité à résister à la pression internationale.

A ce sujet, la lettre du FMI adressée à Baltasar Engonga Edjo’o le 23 décembre dernier ne laisse aucun doute sur la nature de l’exercice à venir. Le ton, sec et sans fioritures, évoque davantage un sermon professoral qu’un échange diplomatique amical. « Le sommet extraordinaire de Brazzaville ne sera pas une réunion diplomatique courtoise. Les institutions financières internationales ne seront pas là pour trinquer à la bonne entente avec les dirigeants de la sous-région », note l’internationaliste camerounaise Pierre-Lafortune Ngong. Chaque mot pèse lourd, chaque phrase ressemble à un avertissement officiel, comme si le FMI s’assurait que chaque participant comprenne parfaitement l’urgence de la situation et l’importance de prendre des décisions concrètes et mesurables. Les dirigeants, devant ces lignes impitoyables, prennent conscience que leurs actions passées, leurs hésitations et leurs compromis politiques seront minutieusement évalués, et que tout manquement pourrait avoir des conséquences visibles et immédiates sur la réputation de leurs États.

Selon cette experte camerounaise en relations financières internationales, l’avertissement du FMI inquiète certes certains chefs d’État, mais il crée aussi un paradoxe intéressant  : « Ces gens viennent forcer la CEMAC à regarder ses propres insuffisances en face. Et, soit les dirigeants de la CEMAC jouent le jeu et respectent les recommandations, soit ils exposent leurs pays à des sanctions et à une crédibilité fragilisée auprès des investisseurs ». En d’autres termes, la pression extérieure agit comme un miroir implacable, révélant non seulement les manquements mais aussi les opportunités d’amélioration, avec la certitude que l’inaction pourrait coûter bien plus cher que les efforts demandés. L’effet de cette mise en lumière est double  : il oblige à la transparence, mais il met également en avant la capacité ou l’incapacité de chaque dirigeant à faire preuve de leadership, de vision et de courage politique dans un contexte où les décisions économiques sont étroitement surveillées par des instances internationales.

À cette aune, les enjeux dépassent donc largement la simple cérémonie de salutations et de poignées de main. Derrière ces apparences courtoises, les scènes promises pourraient être dignes d’un roman d’école  : dirigeants fronçant les sourcils, notes prises avec plus ou moins d’attention, rapports examinés à la loupe par des consultants internationaux, chacun cherchant à comprendre la mécanique complexe d’une organisation en quête de crédibilité. « Cette pression extérieure agit comme un révélateur  : elle met en lumière les forces et faiblesses d’une organisation dont l’efficacité dépend souvent de la discipline imposée par d’autres », soupire le Tchadien Djibril Djaga. Même s’il dénonce un effet de surchauffe bureaucratique, il conclut que « c’est la seule manière de provoquer des changements concrets », rappelant que dans ce type de contexte, la rigueur et la transparence deviennent des outils de survie institutionnelle.

Jean-René Meva’a Amougou

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