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F. Mitterrand dans un rêve

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Dans la nuit du 7 au 8 janvier, j’ai fait un rêve. J’étais avec Kofi Yamgnane, ancien secrétaire d’État à l’Intégration. Nous étions les seuls Africains présents au 30e anniversaire de la mort de François Mitterrand. L’événement avait lieu à 9, avenue Frédéric-Le-Play dans le 7e arrondissement de Paris. Il y avait du monde à cet anniversaire.

Quand nous arrivâmes sur les lieux, je reconnus tout de suite quelques grandes figures de la famille socialiste: Pierre Mauroy, Michel Rocard, Jacques Delors, Pierre Bérégovoy, Édith Cresson, Danielle Mitterrand, Roland Dumas, Jean Glavany, Laurent Fabius, Louis Mermaz, Henri Emmanuelli, Lionel Jospin, Robert Badinter… Le vin et la parole coulaient à flot.

Yamgnane m’entraîna rapidement auprès de Mitterrand.
« Ce jeune homme voudrait échanger avec vous, monsieur le président », débuta le Franco-Togolais.
-Pas de problème. J’attends ses questions, répondit Mitterrand.
Je commençai par un compliment: Monsieur le Président, j’ai suivi avec intérêt votre face à face télévisé avec Chirac en 1988 et j’ai bien rigolé quand, répliquant à une remarque de Chirac (« Aujourd’hui, vous et moi sommes de simples candidats. Il n’y a pas ici de président de la République ni de Premier ministre »), vous avez dit: entendu, monsieur le Premier ministre.

-Ça vous avait amusé?
-Bien sûr. Quelle répartie de votre part! Je voudrais remonter plus loin en arrière, si vous le voulez bien. Lorsque vous avez été élu, en mai 1981, j’avais 19 ans. En Afrique et en France, les Africains qui étaient contre la Françafrique avaient placé d’immenses espoirs en vous. Nous nous disions que Mitterrand mettrait au pas les chefs d’État sanguinaires et autoritaires. Mais grande fut notre déception quand Jean-Pierre Cot fut limogé par vous, quelques mois plus tard, pour avoir signifié à certains présidents africains que la France n’allait plus tolérer certaines pratiques dont les violations des droits humains et les détournements de fonds publics. On réalisa alors qu’on s’était lourdement trompés sur votre compte, qu’il n’y avait pas de différence entre la gauche et la droite et que les hommes politiques français étaient tous d’accord pour saigner le continent africain.

-C’est une des erreurs que je regrette aujourd’hui. Je n’aurais jamais dû me séparer de Cot.
-Vous avez effectué une visite officielle à Ouagadougou, le 17 novembre 1986. Lors de cette visite, Sankara a vertement critiqué le fait que la « patrie des droits de l’homme » ait accueilli le tueur Pieter Botha (Afrique du Sud) et le bandit Jonas Sawimbi (Angola), deux hommes dont les mains et les pieds sont couverts de sang.
-Sankara l’a effectivement dit mais j’ai trouvé que le lieu et le moment étaient mal choisis.

-Aviez-vous été blessé par la vérité ou bien parce que cette vérité sortait de la bouche d’un Noir?
Ça me rappelle Aimé Césaire qui disait que ce que le Blanc ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, mais le crime contre l’homme blanc.

Qu’est-ce que vous n’avez pas pardonné au jeune président burkinabè?
-Ce qu’a dit Sankara n’était pas faux mais est-ce de cette manière qu’on reçoit un visiteur?
-Les Africains, eux, avaient aimé le discours de Sankara. Ils sont nombreux à penser aujourd’hui que ce discours avait signé son arrêt de mort car ils vous soupçonnent d’avoir trempé dans son assassinat, l’année suivante. D’ailleurs, il se raconte que Guy Penne, votre conseiller Afrique était un grand manipulateur et qu’il aurait amené le journaliste François Hauter du « Figaro » à écrire des choses fausses sur le capitaine Sankara pour le discréditer et préparer ainsi les esprits à son assassinat.
-Les gens racontent beaucoup de choses. Je ne suis point mêlé à la mort de Sankara dont j’appréciais le franc-parler et la passion pour la justice.

-Je voudrais parler maintenant du sommet des chefs d’État tenu à La Baule en 1990. Vous y aviez déclaré que la France, désormais, aiderait uniquement les pays qui se démocratiseraient rapidement. Mais, quand certains régimes commencèrent à avoir des difficultés, vous avez changé de ton au quatrième sommet de la Francophonie au palais de Chaillot en novembre 1991. L’idée que chaque pays devait aller à son propre rythme fut perçue comme un rétropédalage.
-C’est exact mais j’étais obligé de faire machine arrière car les contestations pouvaient atteindre nos intérêts et la France risquait de perdre beaucoup en Afrique.

-Au Rwanda, on vous a accusé d’avoir soutenu militairement, financièrement et diplomatiquement le président hutu Juvénal Habyarimana. Savez-vous qu’une commission d’historiens français a remis son rapport en mars 2021, concluant à des responsabilités lourdes et accablantes des autorités françaises et notamment du président François Mitterrand?
-C’est vous qui me l’apprenez. Comment ces historiens peuvent-ils dire une chose pareille? Pendant le génocide de 1994, ce ne sont pas les Français qui tenaient les machettes. Les Rwandais se sont massacrés, un point, un trait. Je n’y suis pour rien.

-Une des choses que l’on vous reproche, c’est précisément le cynisme. Pourquoi vous est-il si difficile de faire votre mea culpa? Pourquoi votre pays refuse-t-il d’entendre parler de repentance? Et comment espérez-vous voir arrêter le sentiment antifrançais en Afrique si vous, Français, continuez à être dans le déni et l’arrogance?
-Je déplore ce sentiment antifrançais mais il faut en blâmer ceux qui sont venus après moi à la tête de l’État français. Ils n’ont pas été à la hauteur de la tâche. Je n’ai pas aimé le traitement que Chirac a infligé à Laurent Gbagbo. Bien qu’il lui ait piqué une grosse somme d’argent, il a détruit ses avions et fait tirer sur une soixantaine d’Ivoiriens manifestant pacifiquement devant l’hôtel Ivoire en novembre 2004. Dominique de Villepin, qui condamne aujourd’hui l’agression de la Russie en Ukraine et celle des États-Unis au Venezuela, a-t-il oublié tout le mal qu’il a fait à la Côte d’Ivoire avec Michèle Alliot-Marie et Michel Barnier?

Lui et Chirac imposèrent à Gbagbo de nommer des rebelles dans le gouvernement de Côte d’Ivoire. C’est comme si on faisait entrer dans le gouvernement français les assassins du préfet Claude Érignac. Hollande, qui se dit socialiste, a prétendu que Gbagbo était infréquentable. Sitôt élu, il se précipita à Abidjan pour faire ami-ami avec un usurpateur et un criminel. Avec Sarkozy, c’était la légèreté au pouvoir. Comment a-t-il pu dire à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar que l’Africain n’est pas assez entré dans l’Histoire? C’est un inculte et un voyou de première classe. Jusqu’à présent, il est sous le charme des États-Unis. Lui et Macron sont les caniches des Américains. Or la superpuissance américaine est terminée. L’OTAN a perdu la guerre en Ukraine. On n’a pas besoin d’écouter l’historien Emmanuel Todd pour réaliser que les États-Unis n’ont plus les capacités éducatives, productives, démographiques pour soutenir une guerre longue. Ceux qui s’agitent en ce moment ne défendent pas l’Ukraine. Ils défendent une illusion.

-Ne craignez-vous pas d’être accusé d’avoir été acheté par Poutine?
-C’est dans votre pays que l’on dit que cabri mort n’a plus peur de couteau. Celui qui est mort, de quoi pourrait-il encore avoir peur? L’Occident a sous-estimé la Russie, ce grand pays qui nous aida à mettre fin à l’occupation nazie. De petits plaisantins non seulement ont oublié cela mais s’imaginent qu’ils peuvent battre la Russie. Les mêmes ne comprennent pas que l’Afrique s’est mise debout et qu’elle ne laissera plus la France la piller et l’humilier. L’époque des présidents ayant une vision et de la culture est révolue en France. Aujourd’hui, Bruxelles commande et les présidents européens exécutent. Il n’y a plus ni souveraineté ni grands présidents dans l’hexagone.
-Sur ce point, je suis parfaitement d’accord avec vous, Président.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué quand vous étiez au pouvoir?
-La manifestation des responsables de l’école catholique contre la loi Alain Savary en avril 1984. Plus d’un million de personnes avaient pris la rue. Je fus obligé de retirer la loi et de virer Savary et Mauroy. Ce jour-là, je vis que l’Église en tant que peuple de Dieu constitue une force qu’il ne faut jamais minimiser.
-Une dernière question me brûle les lèvres.

-Laquelle ?

-Vos médias ont la manie d’ironiser sur les deuxième et troisième « bureaux » des dirigeants africains. Or vous-même aviez un deuxième bureau, Anne Pingeot, la mère de Mazarine née en 1974, si mes souvenirs sont bons.

-Notre liaison a duré 32 ans. La leçon que je tire de cette affaire, c’est que nous, Blancs, ne sommes pas meilleurs que les Africains dans ce domaine et que le moment est venu de cesser de donner des leçons aux autres. Nicolas Maduro a été enlevé parce qu’il serait un narcotrafiquant. Mon œil! Quel est le pays qui profite le plus du trafic de la drogue? C’est une raison fallacieuse que Trump a vite trouvée pour faire main basse sur le pétrole vénézuélien. Les Occidentaux ont fait la même chose avant en Irak et en Lybie. Quiconque se dit civilisé et démocrate ne peut agir de la sorte.

-Président Mitterrand, j’ai épuisé mes questions. Merci pour votre disponibilité et pour votre franchise!
Je remerciai ensuite le grand-frère Kofi Yamgnane de m’avoir offert cette opportunité. Il me tendit un billet de 100 euros pour mon taxi. Quand je me réveillai et que je plongeai la main dans ma poche droite, je ne vis rien. Je compris alors que je venais de faire un joli rêve.

Jean-Claude Djéréké

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