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L’Amérique qui ferme, l’Amérique qui trie

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Ce n’est plus une simple politique migratoire, c’est une déclaration d’exclusion assumée. Le 14 janvier 2026, en décidant de geler les procédures de visas d’immigrants pour 75 pays, l’administration Trump ne se contente pas de verrouiller ses frontières : elle redéfinit brutalement l’idée même de l’Amérique. Une Amérique qui ne promet plus l’avenir, mais soupçonne les origines. Une Amérique qui ne juge plus les parcours, mais les passeports.

Le prétexte officiel est connu : lutter contre les « abus » et protéger le contribuable américain. L’argument est ancien, commode et largement contredit par les faits. Il sert surtout de paravent à une réalité plus sombre : l’immigration est désormais traitée comme une faute collective, presque comme une tare transmise par la naissance. Être issu du mauvais pays suffit pour devenir indésirable.
La liste des États visés parle d’elle-même car elle comprend la Somalie, l’Afghanistan, l’Iran, l’Irak, le Nigeria, le Yémen, l’Egypte, la Russie et le Brésil. Une cartographie du soupçon qui épouse les lignes raciales, religieuses et géopolitiques. À l’inverse, l’ouverture assumée aux migrants européens du Nord dévoile le non-dit de cette politique : ce n’est pas l’immigration qui dérange, mais celle qui n’est pas blanche.

Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump gouverne aussi bien par symboles que par décrets. Qualifier des peuples de « déchets » n’est pas un dérapage, c’est un message. La stigmatisation devient un outil politique, l’humiliation un carburant électoral. Dans ce climat, le gel des visas s’inscrit dans une stratégie de fermeture méthodique, presque idéologique.

Les chiffres sont glaçants : plus de 100 000 visas révoqués en un an, plus de 600 000 expulsions, des millions de départs contraints. Derrière ces statistiques, il y a des familles disloquées, des projets brisés, des talents découragés. Une nation qui expulse à ce rythme finit par s’expulser elle-même de son propre récit. Car l’Amérique s’est bâtie sur l’immigration, sur le mélange, sur l’idée que l’avenir se conquiert. En transformant l’étranger en menace permanente, elle renie ce mythe fondateur. La Statue de la Liberté se fissure sous le poids des listes noires et des soupçons administratifs. Pendant que les migrants sont refoulés, les touristes et les supporters sont invités à venir consommer, applaudir, puis repartir. L’hospitalité devient conditionnelle, temporaire, surveillée jusque sur les réseaux sociaux. « Venez dépenser, sans espérer », le message et les destinataires sont bien connus. En gelant les visas sans échéance, Washington envoie un signal inquiétant au monde : les règles sont réversibles, les promesses fragiles, le droit soumis à l’arbitraire.

À force de fermer ses portes, l’Amérique risque surtout de rapetisser. Et de découvrir, trop tard, que ce ne sont pas seulement des migrants qu’elle a repoussés, mais une part essentielle d’elle-même. L’histoire jugera cette politique non à l’aune des slogans sécuritaires, mais à celle des renoncements qu’elle impose. Un pays qui choisit la peur plutôt que la confiance prépare des lendemains étroits. En dressant des murs juridiques et moraux, l’administration Trump enferme l’Amérique dans une vision défensive du monde. Or aucune nation n’a jamais grandi en se barricadant. Les grandes puissances déclinent quand elles cessent d’attirer, de rassembler et d’inspirer. Ce gel migratoire n’est pas un acte de force, c’est l’aveu d’une inquiétude profonde, celui d’un pays qui doute désormais de lui-même Et ce doute est peut-être son plus grand mal.

Jean-René Meva’a Amougou

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