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L’abbé Pierre Ablé Dago, une vie donnée au sacerdoce, à l’intelligence et aux autres

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J’étais en classe de sixième lorsqu’il fut ordonné prêtre. Pour beaucoup, ce ne fut qu’une date parmi d’autres, mais pour moi, ce 19 avril 1976 demeure un repère intérieur, un moment fondateur.

’ordination eut lieu sous la présidence de Mgr Noël Kokora Tekry, et Pierre la reçut en même temps que l’abbé Paul Anoha Dago. Ils étaient les deux premiers prêtres issus de la paroisse Saints Pierre et Paul de Divo. Ce n’était pas un hasard, mais un signe: l’Église locale, longtemps dépendante de missionnaires, accédait à une maturité nouvelle, portée par ses propres fils.

Avec Blaise Tayoro, j’avais été choisi pour servir la messe d’ordination. Nous étions fiers, mais surtout émus. Pour deux adolescents en chemin vers le sacerdoce, c’était une manière de toucher du doigt ce que pouvait devenir notre propre avenir. Après la célébration, un repas fut servi dans une salle paroissiale. C’est à cette occasion que je croisai le ministre Alexis-Thierry Lebbé. La présence d’une telle personnalité montrait que l’événement dépassait le cadre religieux: la société entière reconnaissait la portée de cet engagement.

Trois ans plus tard, je retrouvai Pierre au Séminaire Saint-Dominique de Gagnoa. Il y avait été affecté après avoir obtenu une licence en théologie à l’Institut supérieur de culture religieuse (ISCR), ancêtre de l’actuelle Université catholique d’Afrique occidentale (UCAO). À cette époque, il nous faisait chanter:
« Dieu nous a donné la fleur du froment et, du rocher, l’eau merveilleuse. »

Mais il allait plus loin encore. Il avait composé une chanson à partir d’un air bien connu en pays dida:
« C’est toi mon appui, c’est toi mon rocher et mon défenseur. Ô Dieu, mon Dieu sauveur. »
Ainsi, il montrait déjà qu’on peut être profondément chrétien sans renier ses racines africaines.
Son domaine de prédilection était pourtant l’enseignement du français. En classe de troisième, il nous initiait à la rigueur de la langue et à la beauté des textes. Une dictée tirée de « Le Grand Meaulnes » d’Alain-Fournier m’a marqué à vie. J’en ai retenu deux expressions: « vieille guimbarde » et « à nous le gaz puant de son moteur ». Mais, surtout, j’y ai appris que le passé simple raconte l’action, tandis que l’imparfait décrit le décor, l’habitude, la durée. Pierre ne transmettait pas seulement des règles. Il nous apprenait à penser la langue.

Nous étudiions aussi des œuvres africaines. « Sous l’orage » de Seydou Badian me bouleversa profondément. L’histoire de Kany, forcée par ses parents à épouser le riche Famagan alors qu’elle aimait Samou, me paraissait vraie, presque douloureuse. Pierre nous guidait. Il expliquait les mots, les proverbes, les thèmes. Il nous faisait comprendre que la littérature est un miroir de la société et que ce roman posait déjà la question du conflit entre tradition et modernité.

Après le BEPC, nous partîmes au Moyen Séminaire de Yopougon-Kouté. Loin du diocèse, chaque visite d’un prêtre de chez nous était un événement. Notre évêque, lui, ne venait jamais. Il privilégiait les séminaristes de Bouaké, parce qu’il était convaincu qu’eux iraient à Anyama, tandis que ceux de Yopougon seraient attirés par l’université d’Abidjan.

Un jour pourtant, Pierre vint nous rendre visite. Quelle joie ! Nous retrouvions notre ancien professeur, mais aussi un frère aîné. Cette visite révéla deux traits constants de sa personnalité: la simplicité et l’attention aux plus jeunes.

Lorsqu’il étudiait à l’ISCR, j’étais allé le saluer. C’est à cette occasion que je rencontrai Isidore de Souza, le recteur béninois de l’Institut. Déjà, Pierre évoluait dans un monde intellectuel ouvert sur l’Afrique et l’Église universelle.

Il poursuivit ses études à Rome, où il obtint un doctorat en histoire de l’Église à l’Université grégorienne. Ce choix était naturel. Cette université, qui a formé tant de papes et de grands théologiens, était faite pour lui. Sa thèse, intitulée « Aux origines de l’enseignement catholique en Côte d’Ivoire », est aujourd’hui encore une référence incontournable.

Pierre enseigna ensuite à Anyama et à l’UCAO. Des générations de prêtres ont bénéficié de sa science et de sa sagesse. Il était exigeant sans être dur, rigoureux sans être cassant. Mais, surtout, il sait écouter. Et il sait reconnaître son tort et pardonner. Il aime dire: « Nous sommes peu de choses. » Cette humilité est la clé de sa grandeur.

Oui, nous sommes comme l’herbe qui fleurit et disparaît rapidement sous l’effet du vent (Psaume 103, 15).

Les événements du village, en particulier les décès, ne l’ont jamais laissé indifférent. Il a toujours été présent là où il fallait consoler, réconforter, soutenir les familles éprouvées. Cette fidélité discrète aux joies et aux peines des siens dit autant de lui que sa simplicité.

Mais Pierre, par sa fidélité et son intelligence, a laissé une trace. Il est juste qu’on l’honore le 19 avril 2026 pour cinquante années de service, de foi et de don de soi.

Jean-Claude Djéréké

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