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L’utilité des lettres

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Gnamien Konan, quand il était ministre de l’Enseignement supérieur, affirma un jour que les sciences sociales étaient inutiles. Pour lui et pour les Africains qui pensent comme lui, l’Afrique a plus besoin de médecins et d’ingénieurs que de sociologues, de philosophes, de poètes, d’écrivains, etc.

Seul un illettré peut oser dire que les lettres n’apportent rien à la société. Gnamien Konan a tout faux et voici pourquoi.
Les sciences sociales nous aident à comprendre les sociétés, à analyser les comportements humains qui sont complexes. Mieux encore, leur utilité réside dans leur capacité à dévoiler ce que Pierre Bourdieu appelle « les mécanismes cachés de la domination et de la reproduction sociale ». En d’autres termes, les sciences sociales offrent des outils analytiques et critiques qui permettent de lutter contre les illusions et les manipulations (cf. Pierre Bourdieu, « Les héritiers », les Éditions de Minuit, 1964; « La distinction », les Éditions de Minuit, 1979 et « Sur l’État: Cours au Collège de France 1989-1992 », Seuil, 2012).

Pour sûr, nos pays ont besoin d’ingénieurs qui construisent des barrages, des routes, des ponts et des usines. Ils ont besoin de scientifiques qui fassent des découvertes. Mais ils ont aussi besoin de savoir si ces découvertes respectent la dignité humaine, si ces découvertes ne tirent pas l’homme vers le bas, si elles nous conduisent dans la bonne direction. Science, technique et technologie, quelque nécessaires qu’elles soient, doivent reposer sur une vision, sur des valeurs et des principes.

Les scientifiques peuvent apporter des solutions.
Mais qui questionne l’utilité et la finalité des choses? Qui interroge le pouvoir politique et religieux? Qui démasque et dénonce les injustices? Qui façonne l’imaginaire collectif? Qui peut rappeler que l’homme ne vit pas seulement de pain et que l’humain doit être au centre du progrès?
On aurait donc tort d’opposer ingénieurs et poètes. Il ne s’agit pas de choisir entre la science et la littérature car le développement sans pensée critique est aveugle, tout comme la pensée sans action est incomplète.
L’Afrique a besoin de bâtisseurs, certes. Mais elle a aussi besoin de penseurs. Ces derniers utilisent des mots pour dévoiler et panser les blessures du continent.

Séry Bailly résume bien l’utilité des lettres quand il fait remarquer qu’un chant peut décupler la force du laboureur, même s’il ne saurait se substituer à la houe ou à la machette. Il ajoute: « Le littéraire donne mauvaise conscience à ceux qui sont rassasiés seuls et jettent même leur surplus. Il met en crise les certitudes de ceux qui croient tout savoir et avoir la maîtrise du monde. Il secoue leur arrogance qui peut conduire à la dictature. »

Non, la science ne peut pas tout faire. Non, les mots ne sont pas inutiles. Je suis d’accord avec l’idée de Césaire selon laquelle « l’écrivain travaille dans l’absolu et le politique dans le relatif ». Nos frères scientifiques doivent cesser de penser qu’eux seuls peuvent développer l’Afrique. Ils doivent comprendre qu’au commencement était le verbe, que l’homme est plus que son estomac et que cet homme a aussi des désirs, des rêves. La littérature aide à comprendre la vie. C’est Victor Hugo qui m’a ouvert les yeux sur l’injustice et la misère à travers l’histoire de Jean Valjean. Émile Zola m’a fait comprendre que prendre la défense d’un innocent n’est jamais œuvre inutile. En lisant Bernard Dadié, Mongo Beti et Sembène Ousmane, j’ai appris qu’un homme digne de ce nom ne courbe pas l’échine mais se dresse contre ce qui porte atteinte à sa dignité. Grâce à Joseph Ki-Zerbo et à Cheikh Anta Diop, j’ai vu combien l’histoire est importante si on veut situer ses combats dans une continuité historique. Cette prise de conscience du monde, de l’homme, des souffrances du continent, je la dois, non pas aux matières dites scientifiques (maths, physique, chimie et biologie) mais à la littérature et aux sciences humaines.

Jean-Claude Djéréké

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