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Tchundjang Pouemi, la voix étouffée d’une Afrique libre

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Le 27 décembre 1984, disparaissait dans des circonstances jamais totalement élucidées Tchundjang Pouemi, intellectuel camerounais de premier plan, né le 13 novembre 1937 à Bangoua, dans l’Ouest du Cameroun.

Son nom reste encore aujourd’hui entouré d’un silence pesant, presque gêné, comme si sa seule évocation rappelait des vérités que certains préféreraient enfouir. Pourtant, plus de quarante ans après sa mort, sa pensée demeure d’une actualité brûlante. Beaucoup de Camerounais et d’Africains continuent de croire qu’il n’est pas mort de façon naturelle, mais qu’il a été éliminé parce qu’il dérangeait profondément un système économique, politique et idéologique fondé sur la domination, la dépendance et la soumission volontaire.

Tchundjang Pouemi dérangeait parce qu’il pensait librement. Il dérangeait parce qu’il refusait les compromis confortables et les compromissions lucratives. Il dérangeait surtout parce qu’il mettait des mots sur des mécanismes que beaucoup préféraient taire: la perpétuation d’un ordre économique colonial, entretenu non seulement par des puissances étrangères, mais aussi par des élites africaines complaisantes, parfois complices. Dans un continent encore meurtri par l’Histoire, il osa dire que la misère n’était pas une fatalité, mais le résultat d’un système savamment entretenu.

Son œuvre majeure, « Monnaie, servitude et liberté: la répression monétaire de l’Afrique », publiée en 1980, demeure l’un des textes les plus lucides jamais écrits sur la question monétaire africaine. Dans cet ouvrage visionnaire, Tchundjang démontre comment les mécanismes monétaires imposés aux États africains constituent un instrument de domination aussi efficace que l’armée ou la force brute. Il y analyse la manière dont la souveraineté économique est confisquée, comment les politiques monétaires imposées étouffent toute possibilité de développement autonome. Ce livre, trop dérangeant pour les puissants, fut rapidement marginalisé, presque étouffé, avant d’être réédité des années plus tard par Menaibuc, comme pour réparer une injustice historique.

Tchundjang n’était pas un idéologue enfermé dans une tour d’ivoire. Il avait une connaissance concrète des institutions internationales. Il avait travaillé au Fonds monétaire international, institution qu’il n’hésitait pas à rebaptiser ironiquement le « Fonds de misère instantanée ». Ce surnom n’était pas une provocation gratuite, mais le fruit d’une expérience vécue et d’une analyse rigoureuse des politiques imposées aux pays du Sud. Contrairement à tant d’autres, il eut le courage de démissionner de cette institution en 1979, refusant de servir un système qu’il jugeait contraire aux intérêts des peuples africains.

Son intégrité morale tranche avec le parcours de nombreux technocrates africains qui, se réclamant de diplômes prestigieux, ont contribué à enfoncer leurs pays dans l’endettement, la dépendance et la précarité. Tchundjang, lui, n’a jamais cherché à se glorifier de ses titres ni à monnayer son intelligence. Là où certains accumulaient postes et privilèges, il choisissait la liberté de pensée et la cohérence morale. Là où d’autres se satisfaisaient de discours creux, il produisait une réflexion structurée, exigeante et profondément enracinée dans les réalités africaines.

Son destin tragique alimente encore aujourd’hui de nombreuses interrogations. Beaucoup estiment qu’il a payé de sa vie son audace intellectuelle, son refus de se taire, son courage à dénoncer un système économique mondial fondé sur l’injustice. La pensée de Tchundjang dérangeait trop pour être tolérée longtemps dans un environnement où la médiocrité et la soumission étaient devenues des règles de survie politique.

Il incarnait une autre idée de l’intellectuel africain: un homme libre, exigeant, enraciné dans son peuple mais ouvert au monde, refusant les compromissions faciles. En cela, il s’inscrit dans la lignée des grands penseurs africains qui ont cru possible une Afrique souveraine, digne et maîtresse de son destin. Il était de ceux qui rappellent que le développement ne se quémande pas, qu’il se construit, et que la liberté économique est indissociable de la liberté politique.

Quarante ans après sa disparition, le message de Tchundjang Pouemi reste d’une brûlante actualité. À l’heure où de nombreux pays africains cherchent encore leur voie entre dépendance extérieure et promesses de développement, son œuvre résonne comme un appel à la lucidité et au courage. Elle nous invite à refuser la facilité, à questionner les dogmes, à penser par nous-mêmes.

En définitive, plus qu’un économiste, Tchundjang Pouemi fut un éveil de conscience. Et c’est peut-être pour cela qu’il dérange encore. Car les idées vraies, surtout lorsqu’elles menacent des intérêts puissants, ne meurent jamais. Elles attendent simplement que d’autres aient le courage de les reprendre et de les faire vivre.

Jean-Claude DJEREKE

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