Home PANORAMA Mgr Alexis Touabli, un pasteur qui fait grandir

Mgr Alexis Touabli, un pasteur qui fait grandir

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Il est des rencontres que le temps ne dissout pas, mais qu’il affine. Des visages qui traversent les années, les responsabilités, les honneurs, sans jamais perdre leur simplicité première.

Mgr Alexis Touabli Youlo est de ceux-là. Aujourd’hui, alors qu’il commence une nouvelle aventure pastorale dans le diocèse de San Pedro, la mémoire me ramène loin en arrière, à Gagnoa, au Petit Séminaire Saint Dominique Savio, où nos chemins se sont croisés pour la première fois en septembre 1975.

Il était mon aîné d’un an. À cet âge, une année fait la différence: elle donne une assurance, une stature, une présence. Alexis Touabli venait de Tabou, cette ville de l’Ouest ivoirien, posée non loin de la frontière libérienne, ouverte sur l’océan et sur l’ailleurs. La ville de Tabou, je ne la connaissais pas encore. J’eus l’occasion de la découvrir bien plus tard, en juillet 1987, lorsque je quittai Abidjan la veille avec un véhicule de feu Auguste Daubrey pour me rendre à son ordination presbytérale. Ce fut mon premier voyage dans cette région et, déjà, ce déplacement avait le goût d’un pèlerinage, celui de l’amitié, de la fidélité et de la reconnaissance.

Au Petit Séminaire Saint-Dominique Savio, il y avait des affinités qui se créaient naturellement. Alexis et moi partagions plusieurs passions, et pas des moindres. Comme beaucoup de jeunes de notre génération, le football occupait une place importante dans nos discussions et nos rêves. Il supportait l’Africa Sports, si ma mémoire est bonne. Certains l’avaient même surnommé Kallet Bialy, clin d’œil affectueux à son attachement au club vert et rouge. Le football, chez lui, n’était pas une simple distraction. C’était une école de fraternité, de discipline, de joie partagée. Déjà, sans le savoir, il préparait le pasteur qu’il allait devenir. Mais, au-delà du sport, une autre passion nous liait plus profondément encore: la littérature africaine. Alexis Touabli aimait les mots, leur poids, leur résonance, leur capacité à dire l’homme africain dans sa complexité. Je l’ai entendu, à plusieurs reprises, citer le Malien Seydou Badian: « L’homme n’est rien sans les hommes. Il vient dans leurs mains. Il va dans leurs mains. » Cette phrase, chez lui, n’était pas un slogan ; elle était une manière d’être, une conviction incarnée. Il citait aussi le Sénégalais Cheikh Hamidou Kane: « Peut-on gagner ceci sans perdre cela ? » Question fondamentale, lancinante, qui traverse toute vie humaine, toute vocation, toute responsabilité. Ces deux géants de la littérature négro-africaine nourrissaient sa réflexion, son regard sur le monde, sa manière d’exercer l’autorité.

Cette passion pour la littérature s’est naturellement prolongée dans l’écriture. Peu de gens le savent, mais Mgr Touabli est l’auteur de deux ouvrages: « L’aventure tumultueuse » et « Gnessoa Boa Né ». Écrire, pour lui, n’a jamais été un acte de vanité, encore moins de carrière. C’était une nécessité intérieure, une autre façon d’annoncer, de questionner, de transmettre. Ses textes portent la marque de son tempérament: lucides, sensibles, enracinés dans la culture africaine, ouverts à l’universel.

Une autre passion, plus rare aujourd’hui, mérite d’être soulignée: le latin. Il l’a commencé à Dominique Savio, avec rigueur et enthousiasme, auprès de Joseph Héry. Et il ne l’a jamais abandonné. Je n’ai pas souvenir d’une seule de ses homélies qui se soit achevée sans une phrase en latin. Non par pédanterie, mais par fidélité à une tradition, à une langue qui structure la pensée, qui relie l’Église d’aujourd’hui à celle d’hier. Si je ne m’abuse, Mgr Touabli doit être l’un des rares évêques ivoiriens à s’intéresser encore véritablement à la langue de Cicéron. Là encore, il allait à contre-courant, sans bruit, sans provocation, simplement par amour de ce qui élève.

Mais ce qui frappe le plus chez lui, et ce que laïcs comme prêtres reconnaissent unanimement, c’est son leadership. Un leadership particulier, fait de service, d’humanité, de proximité et de simplicité. Dans le diocèse d’Agboville, qu’il a servi avec dévouement, les communautés religieuses qu’il a généreusement accueillies ne pourront pas me démentir: il fut pour elles un père attentif, proche, disponible. Il savait écouter, encourager, corriger sans humilier.

Ceux et celles qui l’ont côtoyé témoignent d’une chose rare: Dieu lui a donné une autorité qui n’écrase pas inutilement, mais qui fait grandir. Une autorité qui reconnaît les qualités et les talents des autres, qui ne se sent pas menacée par l’intelligence ou la créativité. Il connaissait tous les prêtres de son diocèse. Il avait donné un surnom à chacun. Ce détail, en apparence anodin, révèle une mémoire affective, une attention personnelle, un regard qui ne réduit jamais l’autre à une fonction.

Il n’est donc pas surprenant qu’il ait été appelé à diriger la Conférence épiscopale de Côte d’Ivoire pendant six années, de 2011 à 2017. Ni qu’il ait ensuite été porté à la tête des conférences épiscopales régionales de l’Afrique de l’Ouest. Ces responsabilités, il ne les a jamais vécues comme des titres honorifiques, mais comme un service exigeant, souvent discret, parfois lourd. Là encore, il sut garder le cap, celui de la communion, du dialogue, de la fidélité à l’Évangile dans des contextes souvent complexes.

Pour ma part, je garde un souvenir très personnel de sa délicatesse. Il m’appelait souvent pour me féliciter après la publication d’un article, pour m’encourager. Plusieurs fois, il m’a dit cette phrase qui m’a profondément marqué: « Continue à nous bousculer. » Peu d’évêques sont capables d’une telle humilité, d’une telle honnêteté intellectuelle. Accepter d’être interpellé, questionné, parfois dérangé, sans se sentir attaqué: c’est le signe d’une grande liberté intérieure.

Aujourd’hui, alors que Rome l’envoie à San Pedro pour une nouvelle mission, j’imagine la douleur des diocésains d’Agboville. Perdre un pasteur bon, humain, accessible, n’est jamais chose facile. Mais l’Église avance ainsi: par des départs qui sont aussi des envois, par des séparations qui deviennent fécondes ailleurs. San Pedro reçoit un évêque dont l’expérience, la culture, la profondeur humaine et spirituelle seront, sans nul doute, une bénédiction.

Mgr Alexis Touabli commence une nouvelle aventure. Il la commencera, j’en suis certain, comme il a vécu toutes les autres: avec simplicité, avec passion, avec cette capacité rare de faire grandir les autres sans jamais chercher à briller lui-même. Et c’est peut-être cela, au fond, la marque des grands pasteurs: ils passent, mais ils laissent derrière eux des hommes et des femmes debout.

Jean-Claude DJEREKE

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