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Fête sous état de siège : au Nord du Cameroun, Noël et le Nouvel An étouffés par la faim, la peur et la colère

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Précarité des commerçantes de vivres sur la Route Nationale n 1

Dans les régions septentrionales du Cameroun, la fin d’année 2025 ne rime ni avec abondance ni avec insouciance. Des marchés silencieux aux villages désertés à la tombée de la nuit, des ménagères qui comptent chaque pièce aux commerçants étranglés par l’effondrement des circuits économiques, une même question hante les esprits : comment fêter quand tout vacille ?

Précarité des commerçantes de vivres sur la Route Nationale n 1

« On ne prépare plus la fête, on calcule la survie »

À Maroua, le marché central n’a plus l’effervescence habituelle de décembre. Les étals sont là, mais les sacs « Mbandjock » restent vides. Aïssatou, mère de cinq enfants, observe longuement un sac de riz avant de rebrousser chemin. « Avant, on achetait pour Noël, on gardait pour le Nouvel An. Cette année, on achète pour aujourd’hui seulement », confie-t-elle, la voix lasse. « La fête est devenue un luxe ». Les ménagères parlent d’une même voix : hausse des prix, revenus irréguliers, produits rares. La joie des préparatifs a laissé place à une gestion quotidienne de la pénurie.

Commerçants au bord de la rupture

La grève des camionneurs sur la Nationale n°1 a laissé des traces profondes. À Ngaoundéré comme à Maroua, les commerçants racontent des semaines de blocage, de pertes sèches, de crédits non remboursés. Moussa, grossiste en mais, montre son magasin à moitié plein : « Les produits sont là, mais ils ne sortent pas. Douala et Yaoundé sont devenues trop loin pour nous ». Selon lui, décembre n’a pas sauvé l’année. Il l’a enterrée.

Villages sans nuits, Monts Mandara sans sommeil

Dans les Monts Mandara, la fête se vit dans le silence et la peur. À Mogodé, Koza ou Roua, les habitants quittent leurs maisons dès la tombée de la nuit. Moussa, villageois de Mozogo raconte : « On dort dans la brousse, avec les enfants. Le matin, on revient voir si tout est encore là ». Les chants de Noël se murmurent, les rassemblements se font rares. La menace de Boko Haram a transformé les nuits festives en exercices de survie.

Une année politique qui a brisé la confiance

L’élection présidentielle de 2025 a laissé un goût amer. Dans les discussions, la politique revient souvent, mais sans enthousiasme. « On a voté, mais on n’a rien vu changer », lâche un commerçant de Kaélé. La relation entre gouvernés et gouvernants semble se fissurer durablement. Pour les sociologues locaux, cette fin d’année révèle une fracture profonde. Le sociologue Dr. Mahamat Oumar, basé à Maroua, analyse : « la fête, dans le Nord, est un moment de redistribution et de cohésion. Quand elle disparaît, c’est le lien social lui-même qui s’effrite ». Mais il souligne aussi une capacité remarquable de résilience : « Continuer à célébrer, même modestement, devient un acte de résistance collective ». « On partage peu, mais on partage quand même ». À Moutourwa, une veillée improvisée réunit quelques familles. Pas de bœuf, pas de musique amplifiée. Juste du thé, des galettes, des rires étouffés. « On fait avec ce qu’on a. Si on ne se retrouve pas, on se perd », dit une vieille femme.

Fêter ou céder ?

À l’heure où le reste du pays s’illumine, le Septentrion avance à pas prudents vers la fin de 2025. Entre colère contenue, peur nocturne et solidarité fragile, la fête devient un miroir cruel des inégalités territoriales. Ici, Noël et le Nouvel An ne célèbrent pas l’abondance. Ils interrogent l’État, la sécurité, l’économie et le sens même du vivre-ensemble.

Tom.

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