Home INTÉGRATION RÉGIONALE Dr Haliou Darka : « La maturation d’un projet, c’est la colonne...

Dr Haliou Darka : « La maturation d’un projet, c’est la colonne vertébrale de tout investissement sérieux »

136
0

Consultant auprès de plusieurs organismes internationaux, l’expert camerounais en management des projets situe les origines et les conséquences des initiatives de développement mal préparées en Afrique centrale.

Dr Haliou Darka, merci de nous recevoir. On parle de plus en plus de « maturation des projets » en Afrique centrale. Pourquoi ce concept est-il devenu central aujourd’hui ?

Merci pour votre invitation. Si la maturation des projets prend aujourd’hui une telle importance en Afrique centrale, c’est parce que la région a trop longtemps souffert d’un décalage entre l’ambition des initiatives publiques et leur capacité réelle à être exécutées. On a vu de grands projets annoncés, parfois avec éclat, mais rarement préparés avec suffisamment de rigueur. La maturation consiste à transformer une idée en un projet finançable, viable, techniquement solide et économiquement pertinent. C’est la colonne vertébrale de tout investissement sérieux. Sans elle, les discours ne deviennent jamais des réalisations.

Quelles sont précisément les étapes de cette maturation?

Elle commence par une étude de faisabilité crédible : données techniques, analyses financières, projections socio-économiques, identification des risques. Ensuite vient le montage institutionnel et juridique du projet, élément souvent négligé en Afrique centrale. Beaucoup d’initiatives échouent parce que les responsabilités ne sont pas claires, ou parce que les modèles de gouvernance ne sont pas définis. Puis vient l’ingénierie financière : quel type de financement ? Quels partenaires ? Quelle rentabilité sociale ou économique ? Et enfin, un calendrier d’exécution réaliste. En somme, c’est un processus complexe, qui demande du temps, des compétences et une discipline institutionnelle forte.

Quels sont les risques d’une maturation insuffisante, particulièrement dans la sous-région ?

Ils sont majeurs. Les États d’Afrique centrale mobilisent déjà des ressources limitées, souvent avec des besoins immenses dans les infrastructures, l’énergie, la logistique, la santé ou l’éducation. Lorsqu’un projet n’est pas mûri, il court trois risques :

  1. Le surcoût, souvent considérable dans le cas des infrastructures.
  2. Le retard, parfois de plusieurs années.
  3. L’abandon, ce qui constitue le pire scenario.
    Les populations finissent par développer une forme de scepticisme vis-à-vis des annonces gouvernementales. Politiquement, cela fragilise la confiance. Économiquement, l’impact est dramatique : un projet mal conçu peut absorber des fonds publics ou privés sans jamais produire les bénéfices attendus. C’est ce qui s’est produit dans certains corridors routiers, dans les ports secs ou dans des barrages sous-utilisés.

Face à ces défis, quel rôle jouent les institutions de financement du développement (IDF) ?

Les IDF sont devenues de véritables garde-fous dans la sous-région. Qu’il s’agisse de la BDEAC, de la BAD ou de la Banque mondiale, toutes insistent sur la même règle : pas de maturation, pas de financement. Un directeur de la BDEAC me disait récemment : « Nous ne finançons pas un projet sur la seule base de son ambition politique. Nous avons besoin de données solides. La prudence est notre premier outil pour protéger les ressources et garantir un impact réel. »
Les IDF financent donc des études de faisabilité, accompagnent les États dans les montages juridiques, organisent des missions d’expertise et évaluent les risques. Certaines encouragent même la création d’unités spécialisées de préparation de projets, capables de centraliser toutes les données nécessaires. En Afrique centrale, ce type d’unité manque encore, mais les progrès sont encourageants.

Peut-on dire que les États de la région ont pris conscience de la nécessité de maturer leurs projets?

La prise de conscience existe, incontestablement. La question, c’est maintenant la mise en œuvre. Plusieurs pays de la zone CEMAC ont renforcé leurs cellules de préparation de projets, mais le déficit de compétences demeure un défi important. Il ne suffit pas d’avoir une idée claire : il faut savoir la traduire en un dossier technique convaincant pour les bailleurs.
Cette transformation exige des ingénieurs, des économistes, des juristes, des spécialistes en passation de marchés… Or, ces expertises sont encore trop concentrées dans les capitales, parfois même à l’étranger, entraînant des délais et des incohérences dans la préparation des projets.

Quels sont les exemples les plus marquants d’échecs liés à une maturation insuffisante ?

Ils sont nombreux, malheureusement. Pour rester général, disons que dans plusieurs pays de la sous-région, des routes ont été construites sans étude de trafic ni plan de maintenance, ce qui a entraîné une détérioration rapide.
Dans le secteur énergétique, certains barrages ou centrales ont été dimensionnés sur des projections irréalistes de la demande. Résultat : des infrastructures surdimensionnées ou sous-utilisées, qui pèsent lourdement sur la dette publique.
Dans le secteur social, des écoles et hôpitaux ont été livrés sans qu’un plan de fonctionnement n’ait été défini (pas de personnel, pas d’équipement, pas de budget d’exploitation). Ce sont des exemples qui montrent bien que la maturation n’est pas un luxe, mais une nécessité.

Quels mécanismes pourraient être mis en place pour améliorer la maturation des projets en Afrique centrale ?

Je vois quatre leviers essentiels :

  1. Renforcer les capacités nationales : former massivement des experts en préparation de projets.
  2. Créer des unités techniques autonomes, capables de préparer les projets avant qu’ils ne soient portés au niveau politique.
  3. Standardiser les études préalables pour réduire les incohérences.
  4. Améliorer la gouvernance en imposant transparence et redevabilité dans chaque étape.
    Les IDF peuvent accompagner ces réformes, mais l’impulsion doit venir des États. On ne peut pas externaliser indéfiniment la compétence de préparer ses propres projets. Quelle est la place de la prudence dans ce processus ? La prudence n’est pas une forme de frilosité. C’est une stratégie de protection des ressources publiques. La BDEAC, par exemple, adopte une approche très mesurée : elle refuse de financer un projet tant que toutes les données ne sont pas maîtrisées. Selon moi, cette prudence protège autant les investisseurs que les populations. Quand un projet est mal préparé, ce sont les citoyens qui paient au final, par l’impôt ou par l’absence de services publics efficaces.

Quel serait votre message final pour les décideurs de l’Afrique centrale ?

Mon message est simple : maturer un projet, c’est déjà le construire à moitié. L’Afrique centrale a un potentiel immense, mais ce potentiel ne se concrétisera que si les projets sont préparés avec rigueur. Les idées sont nombreuses, les ambitions existent, mais sans maturation, elles resteront des slogans. La maturation est une discipline, un état d’esprit, un engagement envers l’efficacité. C’est le seul chemin vers un développement crédible et durable.

Jean -René Meva’a Amougou

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here