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Gregory Akum: « une banque centrale qui ignorerait ces risques commettrait une erreur historique »

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Gregory Akum

Senior Bank Analyst et chercheur à l’Institut panafricain de finance durable, le Camerounais décrypte les nouveaux visages qui s’imposent désormais à la finance africaine.

Gregory Akum

Pourquoi le changement climatique s’impose-t-il désormais comme un enjeu stratégique au cœur du mandat des banques centrales africaines ?

Parce que ses effets ne sont plus abstraits. Ils se manifestent à travers des sécheresses prolongées, des inondations qui détruisent les routes et les récoltes, des vagues de chaleur qui perturbent la production énergétique, et même des tensions communautaires liées à la raréfaction des ressources. Tous ces phénomènes influencent directement les prix, l’offre de biens essentiels, la stabilité des banques et la trajectoire budgétaire des États. Une banque centrale qui ignorerait ces risques commettrait une erreur historique. L’économie africaine est déjà fragile ; le climat amplifie ses vulnérabilités. Nous devons adapter nos outils, sinon nous nous exposons à des crises plus fréquentes et plus sévères.

Des voix affirment pourtant que les banques centrales sortent de leur rôle en intégrant le climat dans leurs analyses. Que leur répondez-vous ?

Je leur réponds qu’elles ne font pas de politique climatique : elles font leur travail. Leur mandat consiste à préserver la stabilité des prix et à éviter les crises financières. Or, les risques climatiques peuvent provoquer des faillites bancaires, des turbulences sur les marchés obligataires, des hausses brutales de l’inflation alimentaire. Refuser de les considérer serait une faute professionnelle. L’intégration climatique n’est pas un élargissement du mandat, mais une mise à jour de notre compréhension des risques systémiques.

Quels obstacles majeurs les banques centrales africaines rencontrent-elles dans cette transition ?

Le premier obstacle, c’est la donnée. Nous manquons de séries statistiques longues, fiables, géolocalisées, capables de relier les événements climatiques aux performances économiques. Le deuxième, c’est la capacité technique : modéliser le risque climatique demande de nouvelles compétences en climatologie, en scénarisation et en analyse sectorielle avancée. Enfin, le troisième obstacle est institutionnel : le climat implique une coordination étroite entre ministères, régulateurs financiers, agences météorologiques et partenaires internationaux. Cette synergie est encore en construction.

Malgré ces difficultés, certaines opportunités émergent. Quelles sont les plus prometteuses ?

Elles sont nombreuses. L’Afrique possède l’un des plus importants potentiels mondiaux en énergies renouvelables — solaire, hydroélectrique, éolien, géothermie. Les banques centrales peuvent contribuer à structurer ces marchés en favorisant la transparence, en clarifiant les normes et en encourageant la création d’obligations vertes ou durables. De plus, la modernisation des infrastructures pour les rendre résilientes crée des emplois, renforce la croissance et stabilise la production. Enfin, la montée en puissance de la finance verte internationale ouvre une fenêtre historique pour attirer des capitaux.

Concrètement, quels outils sont aujourd’hui mobilisables par les banques centrales ?

D’abord, les stress tests climatiques. Ils permettent d’évaluer comment les bilans bancaires réagiraient à un choc climatique majeur ou à des scénarios de transition. Ensuite, les exigences prudentielles peuvent être ajustées pour encourager les banques à mieux mesurer leurs risques environnementaux. Nous pouvons également développer des cadres de divulgation obligatoires, afin de renforcer la transparence et de réduire les asymétries d’information. Enfin, la politique monétaire elle-même peut intégrer des signaux climatiques, même si cela reste un chantier complexe et prudent.
Certains craignent que ces exigences n’étouffent les économies déjà fragiles…
L’enjeu n’est pas d’ajouter des contraintes, mais d’éviter des crises futures. Une économie qui perd 30 % de sa production agricole en raison d’une sécheresse ou qui voit ses infrastructures détruites par des inondations subira un choc bien plus violent que celui induit par une transition progressive et maîtrisée. La clé consiste à adapter les mesures, à les phaser dans le temps et à reconnaître que les réalités africaines ne sont pas celles de l’Europe ou de l’Asie. Nous ne devons pas subir la transition : nous devons la façonner.

La coopération régionale semble jouer un rôle central. Pourquoi est-elle indispensable ?

Parce qu’aucun pays africain ne peut affronter seul des phénomènes dont l’échelle dépasse les frontières. Les marchés financiers sont interconnectés, les chaînes de valeur le sont tout autant, et les chocs climatiques se diffusent rapidement. Harmoniser les cadres prudentiels, partager les données, coordonner les approches méthodologiques : tout cela est essentiel pour réduire la vulnérabilité collective. Cela permet aussi de renforcer notre position dans les négociations internationales.

Nous travaillons sur trois axes. Le premier est le renforcement interne : formation des équipes, amélioration des modèles, modernisation des systèmes statistiques. Le deuxième est la réglementation : intégrer les risques climatiques dans la supervision, exiger des banques une transparence accrue, définir des normes minimales d’évaluation. Le troisième est partenarial : collaborer avec les gouvernements, les institutions régionales, les bailleurs et le secteur privé pour créer un écosystème financier compatible avec les enjeux climatiques à long terme.

Quel message souhaitez-vous transmettre aux décideurs africains ?

Que la transition climatique n’est pas une menace mais une opportunité. Le continent peut devenir un leader mondial dans certaines filières : énergies renouvelables, marchés du carbone, agriculture durable, finance verte. Pour cela, il faut de la stabilité, de la cohérence et de la vision. Les banques centrales peuvent soutenir l’effort, mais elles ne peuvent pas le porter seules. La réussite dépend de la volonté politique et de la capacité collective à anticiper.

Permettez-nous d’insister : pensez-vous que l’Afrique dispose réellement des moyens financiers pour mener une telle transition ?

Oui, mais pas seule. Le financement climatique international reste insuffisant, mais il évolue. Les banques centrales peuvent jouer un rôle stratégique en améliorant la crédibilité des cadres nationaux, en renforçant la confiance des investisseurs et en garantissant que les financements alloués soient utilisés de manière transparente et efficace. Nous devons également promouvoir les partenariats public-privé, soutenir l’émergence de fonds nationaux de résilience et inciter les États à structurer des instruments innovants pour attirer de nouveaux capitaux.

Comment rassurer les populations, souvent sceptiques face aux discours sur la transition verte ?

En montrant des résultats concrets. Une transition juste doit améliorer la vie quotidienne : un accès plus stable à l’énergie, une agriculture moins vulnérable, des transports plus sûrs, des emplois nouveaux. Lorsque les citoyens constatent que les réformes ne sont pas des contraintes imposées de l’extérieur mais des améliorations tangibles, la confiance grandit. Et cette confiance est indispensable pour transformer durablement l’économie.

Finalement, pensez-vous que les banques centrales africaines seront prêtes à temps?

Nous n’avons pas le luxe d’être en retard. Le climat n’attend personne. Mais je suis optimiste : les progrès réalisés ces cinq dernières années sont considérables. Nous avons franchi des étapes que l’on croyait impossibles il y a encore une décennie. L’important est de maintenir cette dynamique, d’investir dans la connaissance, d’allier prudence et ambition. L’Afrique a trop souvent subi l’histoire ; cette fois, elle peut en écrire une nouvelle.

En un mot, comment résumeriez-vous la mission des banques centrales dans ce nouveau contexte ?

Leur mission consiste à protéger la stabilité économique tout en préparant l’avenir. Le changement climatique redéfinit les risques ; nous devons donc redéfinir nos outils. Ce n’est pas une révolution, mais une évolution stratégique, fondée sur la lucidité.

Propos recueillis par Jean René Meva’a Amougou

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