Home LIBRE-PROPOS Des députés fainéants et budgétivores jusqu’à quand ?

Des députés fainéants et budgétivores jusqu’à quand ?

0
Jean-Claude-Djereke

Élu par le peuple, le député est censé porter la voix de ses électeurs, proposer des lois, contrôler l’action du gouvernement, défendre les libertés, protéger les biens publics et faire progresser la société.

Dans les démocraties où l’institution parlementaire fonctionne correctement, l’hémicycle est un lieu d’innovation juridique, de débats de fond, d’avancées sociales majeures et d’arbitrages décisifs pour la vie de la nation. Nombre de pays, notamment en Europe ou en Amérique du Nord, ont bâti leur modernité grâce à des parlementaires audacieux, engagés et profondément conscients de leurs responsabilités.

En France, on cite souvent la loi Robert Badinter abolissant la peine de mort (1985), symbole d’humanisme et de courage politique. On pense également à la loi Simone Veil légalisant l’IVG (1975), pierre angulaire des droits des femmes, à la loi Jacques Toubon pour la défense de la langue française (1994) ou encore à la loi Christiane Taubira sur le mariage pour tous (2013), qui a profondément transformé le paysage sociétal.

Dans tous ces cas, les lois sont associées à un nom, celui du parlementaire qui les a proposées, défendues, portées avec conviction. Cette tradition n’est pas seulement symbolique. Elle souligne la capacité des députés à laisser une empreinte durable, à s’élever au-dessus des calculs partisans pour œuvrer au bien général. Elle révèle également la force d’un système où les députés ne sont pas de simples figurants mais de véritables acteurs du changement.

Le contraste africain : silence, inaction et absence d’empreinte législative

En Côte d’Ivoire, comme dans plusieurs pays africains, l’absence d’initiatives législatives marquantes des députés est flagrante. Combien de lois ivoiriennes portent-elles le nom d’un député ? Combien de réformes profondes ont été inspirées, impulsées ou défendues avec détermination par un élu du peuple ? Combien de députés ont marqué positivement leur passage à l’Assemblée nationale ?
La réponse, embarrassante, semble se situer entre très peu et aucune.

Ce déficit d’engagement témoigne d’un dysfonctionnement structurel de la représentation nationale. L’hémicycle devient alors, non pas un lieu de travail, d’idées ou de contrôle démocratique, mais une simple instance de validation, une chambre d’enregistrement où les députés se bornent à approuver des décisions déjà prises ailleurs, souvent dans les hautes sphères de l’exécutif. Cette passivité est d’autant plus préoccupante que les députés ivoiriens jouissent d’avantages financiers, matériels et protocolaires considérables. Ils disposent d’indemnités confortables, de frais de fonctionnement élevés, de véhicules, parfois de primes diverses. Tout cela serait pleinement justifié si ces moyens s’accompagnaient d’un engagement effectif, d’une production législative ambitieuse et d’un contrôle rigoureux du pouvoir exécutif. Mais, lorsque l’on observe l’atonie parlementaire, la question du rapport entre coût et utilité devient incontournable.

Quatorze ans de décisions douloureuses et un silence assourdissant

Depuis qu’il a été installé par Sarkozy, le régime Ouattara a pris nombre de décisions qui ont eu un impact profond — et souvent douloureux — sur la vie des Ivoiriens. Qu’il s’agisse de réformes foncières controversées, de changements institutionnels contestés, de privatisations mal comprises ou de mesures économiques impopulaires, les décisions se sont enchaînées sans que les députés ne jouent véritablement leur rôle. Où étaient-ils lorsque les Ivoiriens se sont plaints de la confiscation ou de la spoliation de leurs terres ?

Où étaient-ils lorsque certaines communautés ont exprimé leur détresse face à des réformes perçues comme injustes ou déséquilibrées ?
Où étaient-ils lorsque l’exécutif dépassait ou contournait les limites de la concertation démocratique ?
Le rôle du député n’est pas d’être un spectateur passif. Il est d’être un bouclier institutionnel. Un porte-voix. Un gardien du pacte républicain.
Pourtant, les élus qui devraient être les premiers à s’indigner ont souvent choisi le silence — un silence qui résonne comme une abdication de leurs responsabilités. À aucun moment, ou presque, ils n’ont affiché un refus clair, une prise de position courageuse, une opposition constructive ou une défense explicite des intérêts de leurs électeurs.

On peut comprendre la discipline de parti. On peut comprendre l’alignement politique. Mais on ne peut ni comprendre, ni accepter l’indifférence face à des décisions susceptibles d’appauvrir ou de fragiliser le peuple.

Une inaction qui n’honore pas les « honorables »

Être député, c’est être investi d’un mandat qui, dans l’esprit de la constitution, est noble et exigeant. Les députés portent le titre d’« honorables ». Mais l’honneur ne s’hérite pas ; il se mérite. Il se conquiert par la droiture, le travail, la constance, le courage, le sens du devoir. Or, que reste-t-il de cette noblesse lorsque les élus ne se lèvent pas pour défendre leur peuple ?
Quand ils ne produisent aucune réforme signifiante ?
Quand ils ne contestent aucune dérive ?
Quand ils ne proposent aucun texte structurant pour améliorer les conditions de vie des citoyens ?
Un député qui ne légifère pas est comparable à un médecin qui ne soigne pas, un professeur qui n’enseigne pas ou un juge qui ne rend pas justice.

L’exemplarité parlementaire est pourtant indispensable pour redonner confiance au peuple. Sans elle, la démocratie se vide de sa substance et la population se détourne de la chose publique, convaincue que les institutions ne servent qu’une minorité privilégiée.

Des députés coûteux pour l’État

Il existe un malaise profond lorsque l’on entend les Ivoiriens dire que leurs députés sont fainéants et budgétivores. L’expression est brutale, mais elle traduit la perception générale. Comment justifier que des élus perçoivent des mensualités importantes, profitent d’avantages multiples et jouissent d’un statut social élevé alors que leur travail, objectivement, reste difficile à identifier ?

Ce n’est pas le coût des députés qui pose problème. Dans une démocratie, il est normal que les élus aient des moyens pour accomplir efficacement leurs missions. Ce qui pose problème, c’est l’absence de contrepartie, l’absence de résultats, l’absence d’engagement tangible.
Un député coûte cher, mais il peut rapporter énormément si ses actions améliorent les lois, dynamisent l’économie, renforcent la justice sociale, protègent les droits, préservent les terres et l’environnement ou encore soutiennent les secteurs faibles de la société.
Mais, lorsqu’il ne fait rien de tout cela, la charge devient un fardeau, un luxe inutile, une dépense injustifiée.

Élection du 27 décembre 2025 : les députés ont-ils changé ?

À l’approche des législatives du 27 décembre 2025, les députés qui veulent rempiler ont-ils changé ?
Ont-ils compris les erreurs du passé ?
Ont-ils renouvelé leur vision ?
Ont-ils amélioré leur comportement ?
Ont-ils acquis une compréhension plus fine de leurs responsabilités envers le peuple ? La réponse dépendra de ce qu’ils présenteront comme bilan — un bilan qui, pour beaucoup, semble mince, voire invisible. Elle dépendra aussi de leur capacité à expliquer ce qu’ils feront différemment : plus de propositions de lois ? Plus de proximité avec les électeurs ? Plus de transparence ? Plus de courage face à l’exécutif ?
Les populations ivoiriennes devront être exigeantes. Elles devront exiger des programmes précis, des engagements concrets, des garanties de travail parlementaire sérieux. Le simple fait d’avoir occupé un siège ne devrait en aucun cas suffire pour être reconduit.
Le 27 décembre 2025 doit être une date de réflexion, de filtre, de discernement.

Une occasion de demander des comptes.
Une opportunité pour exiger une nouvelle génération de députés, plus actifs, plus conscients, plus responsables.
Trop de députés ivoiriens se comportent comme des rentiers politiques, profitant des avantages sans remplir les devoirs. Leur inaction, leur silence et leur manque d’initiative législative constituent un manquement grave à leur mandat démocratique.

Le pays n’a pas besoin de députés-spectateurs. Il a besoin de députés-bâtisseurs.
De députés qui portent des lois portant leur nom.
De députés qui protègent leurs électeurs.
De députés qui contrôlent réellement le gouvernement.
De députés qui ont une vision, une colonne vertébrale et du courage.

Jean-Claude Djéréké

NO COMMENTS

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

Quitter la version mobile