Une opération qui pourrait redonner le sourire… ou provoquer des migraines électriques aux décideurs.

Le Cameroun a décidé de remettre la main sur son électricien national. Après des années de gestion partagée, le gouvernement a racheté la participation du fonds britannique Actis, qui détenait 51 % d’Eneo, laissant à l’État près de 95 % du capital et aux employés 5 %. Cette opération, estimée à 78 milliards de FCFA, marque un retour à la gestion publique pour une entreprise stratégique du pays.
Une dette abyssale et un risque budgétaire
La renationalisation intervient dans un contexte de dettes colossales. Selon le ministère de l’Eau et de l’Énergie, Eneo accumule jusqu’à 800 milliards de FCFA de dettes, représentant un véritable risque budgétaire pour l’État. Un haut fonctionnaire du secteur énergétique, cité par The Africa Report, parle de “gouvernance interne défaillante” et de recours massif à des emprunts à court terme qui fragilisent la trésorerie de l’entreprise. En d’autres termes : Eneo est un peu comme ce voisin qui emprunte tous vos outils… et ne rend jamais rien.
David Grylls, associé d’Actis, a pour sa part menacé de recourir à l’arbitrage si l’État ne réglait pas certaines créances de l’entreprise. « If no agreement is reached … the reference shareholder will have no choice but to resort to arbitration », a-t-il averti. En langage clair : “payez-nous ou ça va chauffer… financièrement parlant.”
Un plan de redressement ambitieux mais périlleux
Le gouvernement a annoncé un vaste plan de redressement d’Eneo : restructuration de la dette, modernisation du réseau, amélioration de la collecte des factures et installation de compteurs intelligents. Selon des experts financiers, ce plan nécessitera des injections massives de capitaux sur plusieurs années. Certains analystes avertissent que sans discipline financière, l’État pourrait simplement remplacer Actis dans le financement d’un gouffre financier… un peu comme changer de pilote dans un avion qui tombe en piqué.
La question des créances croisées complique encore le dossier. Selon Eneo, l’État lui doit près de 234,5 milliards FCFA à fin septembre 2023, répartis entre l’administration centrale, les entreprises publiques et d’autres entités. Le gouvernement conteste certains montants, estimant la créance à 120 milliards. Ce ballet de chiffres laisse les observateurs perplexes et les comptables avec des sueurs froides.
Une gouvernance déterminante
Pour Patrick Eeckelers, ancien directeur général d’Eneo, la réussite de la renationalisation dépendra de la gouvernance et du recouvrement des factures. Il avertit que si l’État ne met pas en place des mécanismes stricts de contrôle, Eneo pourrait devenir un simple gouffre financier. Les pressions politiques, le clientélisme et l’inefficacité pourraient réduire la renationalisation à un symbole sans gains réels. Bref, une entreprise stratégique transformée en cirque administratif.
D’après les rapports internes d’Eneo, la fraude électrique représente jusqu’à 30 % des pertes dans certaines zones, bien au-delà des standards internationaux. Les délestages, déjà fréquents, pourraient se prolonger si l’État ne parvient pas à moderniser le réseau et à assurer un approvisionnement stable. Les consommateurs, eux, restent suspendus… à la fois aux câbles et aux annonces du gouvernement.
Tempérer l’enthousiasme
L’économiste camerounais Eugène Nyambal estime que la renationalisation peut renforcer le contrôle public, mais qu’elle nécessite une gouvernance rigoureuse et une discipline budgétaire stricte. Selon les analystes de Financia Capital, la titrisation des créances d’Eneo sur l’État pourrait alléger la pression financière et structurer durablement le secteur. Mais attention : une mauvaise structuration financière pourrait alourdir la dette, un peu comme ajouter du poids dans une hotte déjà trop pleine.
Le cabinet KPMG insiste sur la nécessité d’un audit complet : « Seule une évaluation précise de la valeur réelle des actifs permettra à l’État d’éviter des surévaluations ou des litiges futurs ». Africa Intelligence signale que le processus de rachat est semé d’embûches : modalités de paiement, garanties et transition opérationnelle restent des points de blocage. Ces experts rappellent que la nationalisation, si elle est mal gérée, pourrait reproduire les échecs de la gestion privée… mais avec un drapeau national en prime.
Opportunités et défis à moyen terme
Malgré ces risques, la renationalisation offre des perspectives positives. Elle permet à l’État de prioriser l’électrification rurale, d’orienter les investissements vers les énergies renouvelables et de renforcer la souveraineté énergétique du pays. Si le redressement est mené avec discipline, Eneo pourrait devenir un levier de développement économique et social. Mais il faudra des actes concrets : compter sur la bonne volonté seule serait… électriquement naïf.
En définitive, le Cameroun se lance dans une opération audacieuse. La renationalisation d’Eneo n’est pas seulement un geste symbolique ; elle engage l’État à gérer une entreprise stratégique sous haute pression financière et technique. Les mois et années à venir seront déterminants : ils révéleront si cette démarche est une victoire stratégique pour le pays ou une charge durable sur les finances publiques. L’enjeu est colossal, et le pari, risqué. Pour l’instant, tous attendent… que le courant passe.
Jean-René Meva’a Amougou





