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Sonko et Diomaye: Inquiétudes et enjeux d’un tandem fragilisé

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L’histoire politique africaine reste profondément marquée par le drame burkinabè du 15 octobre 1987, date de l’assassinat de Thomas Sankara lors du coup d’État conduit par son compagnon d’hier, Blaise Compaoré.

Cet épisode tragique continue de hanter les imaginaires collectifs du continent, au point que certains craignent, à voix plus ou moins haute, de voir se reproduire un schéma similaire chaque fois qu’une alliance politique forte semble se fissurer sous le poids du pouvoir, des ambitions ou des influences extérieures.

Depuis plusieurs mois, c’est précisément le cas au Sénégal. Une question, inconcevable il y a encore peu, circule désormais: ce qui est arrivé au Burkina Faso en 1987 pourrait-il se produire entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye ?
Bien sûr, aucun Africain ne souhaite — ni même n’imagine raisonnablement — un tel dénouement dans un pays qui demeure l’une des démocraties les plus stables du continent. Mais la simple évocation d’un tel parallèle montre à quel point l’inquiétude est vive. Et cette inquiétude n’est pas sortie de nulle part.

Un espoir immense, aujourd’hui troublé par une froideur visible

Lorsque le tandem Sonko–Diomaye accède au pouvoir en mars 2024, l’Afrique assiste à un moment politique inédit: deux figures issues du même mouvement, unies par une vision de rupture, arrivent à diriger un État considéré comme une vitrine démocratique. Ousmane Sonko, empêché de se présenter, avait cédé la place à son compagnon de lutte — un geste rare, salué d’un bout à l’autre du continent.
Ce renoncement demeure crucial. Sans Sonko, Diomaye n’aurait jamais été président. C’est une vérité largement reconnue, y compris par les observateurs internationaux. Car c’est Sonko que la jeunesse sénégalaise avait adopté, parfois de manière quasi viscérale, pour son discours intransigeant, ses attaques contre la corruption et surtout sa volonté assumée de rompre la dépendance du Sénégal à l’égard de la France, d’abandonner le franc CFA, de fermer les bases étrangères et de refonder la gouvernance publique.

L’élection de Diomaye Faye a donc été vécue comme un prolongement naturel du combat de Sonko.
Pourtant, un an plus tard, un refroidissement entre les deux hommes est perceptible.

Et, selon certaines sources, cette distance serait due à un double phénomène:
*Diomaye envisagerait de briguer un second mandat en 2029, ce que certains au sein du Pastef jugent contraire à l’esprit de transition porté initialement par le duo.

*Le chef de l’État serait moins déterminé que Sonko à rompre avec les systèmes d’influence occidentaux, notamment français.
Ces deux éléments auraient suffi à éveiller la méfiance d’une partie importante de la population africaine qui avait massivement salué la victoire du Pastef.
Ce qui a le plus surpris — voire choqué — nombre d’Africains, ce sont les premiers voyages officiels de Bassirou Diomaye Faye.
Alors que beaucoup attendaient symboliquement une tournée auprès des pays de l’AES (Mali, Burkina Faso, Niger) dans un geste de solidarité panafricaniste, le nouveau président sénégalais choisit la Mauritanie, puis la Côte d’Ivoire, dirigée par Alassane Ouattara, souvent critiqué par de larges segments de l’opinion comme étant très aligné sur la France. Ces choix diplomatiques ont été interprétés, par certains, comme un clair signe de continuité avec les pratiques de l’ancienne classe politique sénégalaise — précisément celle que le Pastef s’était engagé à remettre en question.
De même, une photo largement diffusée montrant Diomaye en compagnie d’autres dirigeants africains face à Donald Trump a suscité de nombreuses réactions.
Certains y voient un acte de pragmatisme diplomatique ; d’autres l’ont jugé humiliant ou indigne de la posture souverainiste attendue. À tort ou à raison, l’impression s’installe:
Diomaye serait en train de s’éloigner des idéaux de rupture qui ont porté Sonko et le Pastef au pouvoir.

La base jeune, un acteur central que Diomaye ne peut se permettre de décevoir

Une large partie de la jeunesse sénégalaise n’avait pas voté pour un homme, mais pour un projet. Ce projet était celui de Sonko: un discours radical, clair, assumé ; une promesse de transformation profonde, voire douloureuse, mais nécessaire.
Lorsque Sonko a été empêché de concourir, c’est naturellement vers Diomaye que ces électeurs se sont tournés, avec l’idée que les deux hommes étaient interchangeables sur les points essentiels.
Cette jeunesse rappelle aujourd’hui à Diomaye que:
*Sans Sonko, il n’aurait pas accédé au sommet de l’État.
*Sans la mobilisation populaire face aux répressions, la victoire de 2024 aurait été impossible.
*Sans la radicalité et la cohérence idéologique de Sonko, le Pastef n’aurait jamais suscité un tel mouvement d’adhésion.
Ce rappel n’est pas une menace, mais une réalité politique: légitimité et loyauté vont de pair dans un projet révolutionnaire.
C’est aussi un avertissement: si la rupture disparaît, une partie de la base pourrait se détourner.

Les parallèles avec le Burkina Faso: légitimes ou excessifs ?

Les comparaisons avec Sankara et Compaoré reviennent souvent.
Dans les deux cas, une amitié politique forte.
Dans les deux cas, un projet de transformation radicale.
Dans les deux cas, une méfiance envers l’influence étrangère, notamment française.
Et dans les deux cas, une possible divergence entre le discours révolutionnaire et la pratique du pouvoir.
Toutefois, il serait exagéré — voire dangereux — de pousser le parallèle trop loin. Le Sénégal n’est pas le Burkina Faso des années 1980. Les institutions y sont plus solides, l’armée moins politisée et le climat régional différent.
Mais l’histoire a une fonction: avertir.
Et ce que les Africains redoutent n’est pas un coup d’État, mais une trahison politique, une rupture personnelle ou un renoncement idéologique.
L’Afrique n’a plus besoin de fractures internes au sein des mouvements de rupture. Elle a besoin de cohérence, de lucidité et de dialogue. Ce que l’Afrique attend maintenant, c’est une réconciliation franche, visible et assumée
Si Diomaye Faye et Ousmane Sonko ont encore la confiance du peuple, c’est parce qu’ils ont incarné ensemble une alternative crédible.
Mais cette crédibilité n’est pas éternelle. Elle exige :
*une communication franche entre les deux hommes ;
*une clarification de leur vision commune ;
*un rappel public de leur unité ;
*et, surtout, le retour à la promesse: le Sénégal doit marcher vers la souveraineté politique, économique et militaire annoncée en 2024.
L’Afrique observe, inquiète mais encore pleine d’espoir.
Car personne ne souhaite un nouvel octobre 1987 — ni sur le plan symbolique, ni sur le plan politique, ni, bien sûr, sur le plan humain.

Les Sénégalais et les Africains attendent une seule chose:
que les deux frères politiques se parlent franchement, aplanissent leurs différences et recommencent à regarder dans la même direction.


Jean-Claude Djéréké

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