L’attente prolongée de la proclamation des résultats officiels entretient un climat d’incertitude. Entre rumeurs, invectives identitaires et manipulations numériques, la cohésion nationale est mise à rude épreuve.

Un silence propice à toutes les dérives
Plusieurs jours après l’élection présidentielle, le Conseil constitutionnel n’a toujours pas rendu son verdict. Ce vide institutionnel alimente toutes les spéculations. Dans les marchés, les universités, les rédactions et jusque dans les salons privés, la même question revient : qui a vraiment gagné ? Ce doute, nourri par le silence officiel, s’est transformé en un terrain fertile pour les interprétations et les manipulations. Sur WhatsApp et Facebook, des messages anonymes circulent : certains évoquent des “fraudes massives”, d’autres parlent de “victoire volée”. Plus grave encore, les discours glissent insensiblement vers la stigmatisation ethnique. Un cadre administratif rencontré à Yaoundé résume la situation : « Ce n’est plus un débat politique, c’est devenu une guerre de récits. Et dans cette guerre, la vérité est la première victime ».
Le spectre du tribalisme
Les élections, au Cameroun, ont toujours réveillé des tensions identitaires latentes. Mais cette fois, la virulence des propos et la vitesse de propagation des messages inquiètent. Des expressions comme “les gens du Nord”, “les Bamilékés” ou “les Sudistes” refont surface, réactivant des clivages que l’on croyait surmontés. Les observateurs s’accordent à dire qu’il s’agit d’une stratégie délibérée. « Ces discours n’apparaissent pas par hasard, explique un chercheur en communication politique. Ils visent à détourner l’attention du vrai enjeu : la transparence du scrutin et la crédibilité du processus démocratique ». Au lieu d’un débat sur les programmes ou les réformes, la discussion publique s’enlise dans des soupçons communautaires, chaque camp cherchant à se justifier par son appartenance plutôt que par ses idées.
“Le changement, oui, mais pas avec eux”
Les contradictions du discours politique sont frappantes. Hier, certains disaient : « Nous voulons le changement, mais pas avec Kamto, il n’est pas sérieux » ou « Le problème, ce sont les Bamilékés ». Aujourd’hui, on entend : « Le problème, ce sont les Nordistes », ou encore « Tchiroma ne doit pas passer ». Cette posture révèle une constance : le refus du changement selon son visage. Sous couvert d’arguments rationnels, se cache une peur plus profonde : celle de la perte d’un équilibre politique figé depuis des décennies. « Le tribalisme politique est devenu un outil de dissuasion, observe un sociologue de Garoua. Il permet de maintenir le statu quo, en faisant croire que l’alternance mettrait en danger la cohésion nationale ».
Une fracture Nord-Sud
L’idée d’une opposition Nord–Sud refait surface à chaque élection, mais elle ne repose sur aucun fondement réel. Les difficultés économiques, le chômage des jeunes, la pauvreté ou la corruption touchent l’ensemble du pays. Pourtant, certains acteurs politiques entretiennent cette fracture fictive, y voyant un moyen de mobiliser leurs bases ou de délégitimer leurs adversaires. Dans les régions septentrionales, où le sentiment d’exclusion est déjà profond, ces propos trouvent un écho particulier. À l’inverse, dans le Sud, la peur d’une “revanche politique” s’installe. Un cocktail explosif qui, selon un haut fonctionnaire du ministère de l’Administration territoriale, pourrait « déstabiliser durablement la paix civile si rien n’est fait pour calmer les esprits ».
Les réseaux sociaux, catalyseurs du malaise
Dans ce climat, les plateformes numériques jouent un rôle central. Des pages influentes, parfois pilotées depuis l’étranger, orchestrent la diffusion de contenus polarisants. Images truquées, extraits audios sortis de leur contexte, slogans violents : les outils sont connus, mais leur impact est décuplé par la viralité des réseaux. Une cellule de veille citoyenne basée à Douala a recensé en 48 heures plus de 1 500 publications à caractère ethnique liées à l’élection du 12 octobre. Le phénomène inquiète jusque dans les milieux humanitaires et diplomatiques : « Ce n’est pas seulement une crise politique, commente un observateur étranger. C’est une guerre de perceptions qui menace la stabilité du pays ».
Préserver la nation, l’urgence absolue
Dans ce contexte tendu, les voix de la raison se font entendre. Des associations, des leaders religieux, des intellectuels appellent à la responsabilité collective. « Nous devons éviter de transformer une compétition politique en conflit identitaire », plaide un chef religieux à Yaoundé. Le Cameroun a déjà connu des périodes de crise et a su, à chaque fois, retrouver un équilibre fragile. Mais cette fois, la polarisation semble plus profonde, portée par la rapidité des réseaux sociaux et l’érosion de la confiance institutionnelle. Plus que jamais, l’appel à l’unité nationale doit être entendu : le Cameroun ne se résume pas à ses régions, mais à son peuple. Et ce peuple, dans toute sa diversité, partage un même destin : celui d’un pays qui doit survivre à ses élections.
TOM



