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David Nembot : « Sans industrialisation, sans transformation locale des ressources et sans stratégie d’exportation compétitive, le déficit courant restera chronique »

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L’expert financier camerounais dresse une analyse des perspectives 2025-2026, telles qu’émises par le Rapport de surveillance multilatérale 2024 et perspectives 2025-2026.

Les finances publiques de la CEMAC semblent s’améliorer. Peut-on parler d’un véritable redressement budgétaire ?

On peut parler d’un redressement comptable plus que d’une transformation structurelle. Les déficits budgétaires globaux restent faibles, autour de 0,3 % du PIB, ce qui traduit un effort réel de discipline. Toutefois, cette amélioration repose essentiellement sur une meilleure mobilisation des recettes non pétrolières et sur des arbitrages budgétaires prudents. Le problème est que cette rigueur est souvent ressentie comme une contrainte sociale, car elle s’appuie davantage sur une pression fiscale accrue que sur une expansion de la base productive. En clair, les comptes tiennent, mais l’économie réelle peine encore à suivre. Tant que la dépense publique ne sera pas plus efficace et orientée vers la croissance inclusive, l’équilibre budgétaire restera fragile et politiquement sensible.

Pourquoi la balance extérieure demeure-t-elle le principal point faible des économies de la CEMAC ?
La balance extérieure révèle la dépendance structurelle de la CEMAC aux exportations de matières premières et aux importations de biens essentiels. La détérioration des termes de l’échange, notamment en 2025, illustre cette vulnérabilité. Lorsque les prix du pétrole ou du gaz fluctuent, toute l’économie vacille. L’amélioration attendue en 2026 tient davantage à un ajustement conjoncturel qu’à une diversification réelle. Sans industrialisation, sans transformation locale des ressources et sans stratégie d’exportation compétitive, le déficit courant restera chronique. Les réserves de change permettent de gagner du temps, mais elles ne corrigent pas la cause profonde du déséquilibre, qui est avant tout productive et commerciale.

La politique monétaire semble soutenir davantage l’économie. Est-ce un tournant durable ?

La hausse soutenue des crédits à l’économie constitue effectivement un signal positif. Elle traduit la volonté des autorités monétaires d’accompagner la croissance et de desserrer l’étau financier sur les entreprises. Toutefois, ce soutien reste conditionné à la solidité des réserves de change et à la stabilité macroéconomique globale. Le risque principal est que le crédit finance davantage la consommation importée que l’investissement productif. Dans ce cas, la croissance du crédit fragiliserait les équilibres extérieurs. La politique monétaire avance donc avec prudence : elle stimule, mais surveille étroitement. Le défi est de transformer cette liquidité en valeur ajoutée locale, faute de quoi l’effet restera temporaire.

Pourquoi existe-t-il un tel décalage entre les indicateurs macroéconomiques et le ressenti des populations ?

Les indicateurs macroéconomiques mesurent des équilibres globaux, tandis que les populations vivent l’économie au quotidien. Une amélioration budgétaire ne se traduit pas automatiquement par une baisse des prix, une hausse des revenus ou un meilleur accès aux services publics. Au contraire, les ajustements budgétaires peuvent accentuer le sentiment d’austérité. Cette dissociation nourrit la défiance envers les politiques économiques. Tant que la croissance restera peu redistributive et que les investissements sociaux seront peu visibles, les chiffres positifs resteront abstraits pour les citoyens. La stabilité macroéconomique est nécessaire, mais elle n’est pas suffisante pour créer l’adhésion sociale.

Quel est, selon vous, le principal défi économique de la CEMAC pour les prochaines années ?
Le défi central est de passer d’une logique de stabilisation à une logique de transformation. La CEMAC a appris à éviter les crises majeures, à respecter des normes et à rassurer les partenaires. Désormais, elle doit convertir cette stabilité en développement concret. Cela suppose de diversifier l’économie, de renforcer l’industrie locale, d’améliorer l’efficacité de la dépense publique et de rendre la croissance socialement perceptible. Sans cela, les équilibres resteront fragiles et contestés. En résumé, la région sait tenir ses comptes ; elle doit maintenant faire en sorte que ses peuples sentent que l’économie travaille aussi pour eux.

Jean -René Meva’a Amougou

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