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Économie politique : les indicateurs rassurent, les tensions persistent

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À la lecture des projections macroéconomiques 2025-2026, la sous-région de la CEMAC semble renouer avec une certaine orthodoxie économique.

Déficits contenus, soldes budgétaires de référence en amélioration, discipline communautaire globalement respectée : sur le papier, les fondamentaux se consolident. Des pays comme le Cameroun, le Congo ou le Gabon affichent même des performances conformes aux normes régionales. Pourtant, derrière cette façade rassurante, le climat socio-économique demeure lourd, parfois explosif.
Pour le professeur Jean-Claude Tchatchouang, enseignant d’économie publique, « la CEMAC a clairement amélioré sa gestion macroéconomique, mais elle reste prisonnière d’une lecture technocratique de la stabilité. Les ratios sont bons, mais ils ne disent rien de la qualité de la croissance ni de sa redistribution ». Un constat largement partagé dans les cercles académiques, où l’on souligne que la discipline budgétaire actuelle s’apparente davantage à une stabilisation défensive qu’à une stratégie de développement inclusif.

Réalité
Le paradoxe est désormais bien installé : plus les indicateurs macroéconomiques s’améliorent, plus le malaise social devient audible. La rigueur budgétaire, présentée comme une victoire institutionnelle, est perçue par de larges franges de la population comme une austérité silencieuse. Les recettes non pétrolières progressent, mais la pression fiscale s’accentue sur des économies informelles déjà fragiles. Selon Marie-Thérèse Ndzié, analyste en politiques publiques, « on a demandé aux ménages d’absorber l’ajustement, sans leur offrir en retour une amélioration visible des services sociaux. C’est là que naît la frustration ».

Cette fracture entre chiffres et vécu alimente une défiance croissante à l’égard des politiques économiques. La stabilité vantée par les institutions régionales se mesure en tableaux et en pourcentages, tandis que les citoyens la jugent au marché, dans les transports ou devant leurs factures d’énergie. « La macroéconomie rassure les bailleurs, mais la microéconomie inquiète les populations », résume Alain Fogaing, consultant indépendant basé à Douala.

La situation est d’autant plus délicate que la sous-région reste fortement exposée aux chocs extérieurs. Dépendance aux matières premières, volatilité des termes de l’échange, incertitudes géopolitiques : autant de facteurs qui réduisent les marges de manœuvre budgétaires. Face à ces contraintes, les États privilégient souvent l’équilibre comptable au détriment de l’investissement social, une stratégie que certains experts jugent risquée à moyen terme.

L’enjeu central pour la CEMAC est donc politique autant qu’économique. « La stabilité durable ne se décrète pas, elle se ressent », insiste le professeur Tchatchouang. Sans redistribution plus équitable, sans politiques publiques visibles et sans amélioration tangible des conditions de vie, la performance macroéconomique restera formelle. Et une stabilité qui ne se vit pas finit toujours par se fissurer, rappelant que les indicateurs ne gouvernent pas seuls : les peuples, eux, vivent l’économie au quotidien.

Jean-René Meva’a Amougou

Ligne étroite

Dans le Rapport de surveillance multilatérale 2024 et perspectives 2025-2026, les chiffres parlent doucement mais frappent fort. Déficit budgétaire de 0,3 % du PIB en 2025, 0,2 % en 2026 : officiellement, rien d’alarmant. Mieux, le solde budgétaire de référence s’améliore, porté par des recettes non pétrolières plus vigoureuses. Sur le papier, la rigueur progresse, la norme communautaire respire et certains États, comme le Cameroun ou le Gabon, se félicitent d’être dans les clous. Le tableau est presque rassurant, presque élégant.

Mais l’économie réelle ne lit pas les rapports. Elle se vit. Et là, l’embellie statistique ressemble à un mirage. Car pendant que les soldes se redressent, les ménages s’enfoncent. La balance courante reste déficitaire, les termes de l’échange se dégradent brutalement, et la dépendance aux marchés mondiaux expose la sous-région aux secousses venues d’Ukraine, du Moyen-Orient ou de Washington. La discipline budgétaire progresse, certes, mais au prix d’une tension sociale que les agrégats macroéconomiques peinent à mesurer.

Le secteur monétaire, lui, injecte du crédit, fait tourner la planche des pourcentages et gonfle la masse monétaire. Les banques prêtent, l’économie respire un peu. Pourtant, le taux de couverture extérieure recule et rappelle une vérité simple : la stabilité reste fragile, conditionnée aux réserves de change et à la confiance extérieure. Un faux pas, et la mécanique se grippe.

Au final, la CEMAC avance sur une ligne étroite, entre discipline et vulnérabilité. Les chiffres rassurent les institutions, mais ils n’apaisent pas les frustrations. Tant que la croissance ne se traduira pas en mieux-être tangible, les soldes positifs resteront politiquement négatifs. Et l’éditorial économique restera celui d’un paradoxe : des comptes qui s’améliorent, pendant que la patience des peuples s’épuise lentement, dangereusement, silencieusement.

Politique monétaire : Le crédit avance, la stabilité surveille

Dans la sous-région de la CEMAC, la politique monétaire pour 2025-2026 ressemble à un funambule confiant : un pas en avant pour soutenir l’économie, un œil rivé sur le filet de sécurité.

Les projections annoncent une hausse soutenue des crédits à l’économie, de 10,7 % en 2025 et 12,5 % en 2026. Sur le papier, les banques prêtent, les entreprises respirent et la croissance trouve enfin un peu d’oxygène. À ce rythme, même le crédit pourrait devenir un produit régional non rare. Constatée par le Rapport de surveillance multilatérale 2024 et perspectives 2025-2026, cette dynamique est largement encouragée par la BEAC, qui maintient une posture d’accompagnement prudent. « Le crédit est aujourd’hui l’un des rares leviers capables de soutenir l’activité hors pétrole », explique Serge Ngalame, économiste monétaire. Selon ce Gabonais, l’expansion du financement bancaire est un signal positif, à condition qu’il alimente la production et non la simple consommation importée. Autrement dit, prêter oui, mais pas pour acheter uniquement ce qui vient d’ailleurs.

En parallèle, la masse monétaire suivrait la même trajectoire ascendante, avec une progression de plus de 11 % en 2025. De quoi inquiéter les puristes, toujours prompts à brandir le spectre de l’inflation. Pour Dr Sandrine Ekosso Ngollé, analyste bancaire, « l’augmentation de la masse monétaire n’est pas un problème en soi, tant qu’elle accompagne une économie réelle dynamique. Le danger serait de créer de la liquidité sans création de valeur ». En clair, imprimer des chiffres sans produire de richesses reste un sport risqué, même sous les tropiques.

Mais attention !
Le revers du décor se lit du côté des réserves. Le taux de couverture extérieure de la monnaie se replierait autour de 72 %, rappelant que la stabilité monétaire demeure étroitement liée aux avoirs extérieurs. « C’est la boussole silencieuse de la CEMAC », ironise un cadre bancaire, « quand elle tremble, tout le monde regarde la mer ». Si les avoirs extérieurs nets se redressent en 2026, la dépendance aux flux de capitaux et aux recettes d’exportation reste forte.

Au final, la politique monétaire avance, confiante mais vigilante. Le crédit progresse, l’économie s’anime, mais l’équilibre reste fragile. Comme le résume Serge Ngalame avec humour : « La CEMAC a trouvé l’accélérateur, mais elle n’a pas encore renforcé les freins ». Toute la question est là : soutenir la croissance sans perdre la stabilité, et prêter sans hypothéquer demain. Un exercice d’équilibriste, certes, mais désormais assumé.

Ongoung Zong Bella

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