Home AMBASSADES Indépendance de la Côte d’Ivoire: négociée ou octroyée ?

Indépendance de la Côte d’Ivoire: négociée ou octroyée ?

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À l’occasion de la célébration des quatre-vingts ans du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), plusieurs personnalités ont pris la parole pour revisiter l’histoire politique du pays et, au-delà, celle des indépendances africaines.

Parmi elles, Jean-Noël Loucou, historien et secrétaire général de la Fondation Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix, a qualifié de persifleurs ceux qui soutiennent que les indépendances dans l’Afrique francophone ont été octroyées. Pour lui, il s’agit plutôt d’indépendances négociées. A-t-il raison ou non ? C’est ce que nous allons voir. Mais commençons par indiquer qu’il existe une différence entre une indépendance négociée et une indépendance octroyée. Dans le premier cas, le processus repose sur des discussions et des accords entre la puissance coloniale et les élites locales. Des exemples comme le Ghana, le Kenya ou le Tanganyika sont souvent cités pour illustrer ce modèle. En théorie, ce type d’indépendance suppose un certain équilibre dans le rapport de force.

À l’inverse, les indépendances octroyées relèvent d’une décision unilatérale de la métropole. Celle-ci choisit de « donner » l’indépendance, souvent pour éviter un conflit coûteux ou préserver ses intérêts économiques et politiques. Dans ce cas, la souveraineté formelle s’accompagne d’un maintien de l’influence de l’ancienne puissance coloniale, notamment à travers des accords de coopération déséquilibrés. À côté de ces deux modèles, existent des indépendances conquises (Guinée) ou arrachées par la lutte armée (Algérie, Angola, Guinée-Bissau, Mozambique, Namibie et Zimbabwe) où le rapport de force s’est imposé dans la violence.

L’indépendance de la Côte d’Ivoire fut octroyée car le rapport de force n’était pas en faveur de Félix Houphouët-Boigny. Face à une puissance coloniale solidement implantée, sur quoi pouvait-il réellement s’appuyer pour imposer ses conditions ? La marge de manœuvre apparaissait limitée. Dans ces conditions, parler de négociation est excessif, voire discutable.

Certes, Houphouët-Boigny a posé des actes importants pour son pays, notamment l’abolition du travail forcé, le 11 avril 1946. Plus tard, il construisit à Yamoussoukro de grandes écoles que les prétendus houphouëtistes furent incapables d’entretenir. Mais la vérité historique impose aussi de reconnaître qu’il entretenait une proximité étroite avec la France. Pour certains observateurs, il fut même un relais des intérêts français en Afrique de l’Ouest, peu disposé à s’opposer frontalement à la métropole. Cette relation ambiguë alimente le débat sur la nature réelle de l’indépendance ivoirienne.

Dans son intervention, Jean-Noël Loucou a également rappelé que des Ivoiriens ont payé de leur vie la lutte pour l’indépendance. Il a notamment évoqué le cas du sénateur Victor Biaka Boda. Cette reconnaissance est, en soi, une bonne chose. Mais ce qui pose problème, dans l’histoire de Biaka Boda, c’est qu’il a été, pendant près de 80 ans, largement ignoré par le PDCI. En dehors de Bouaflé — la ville où il fut assassiné et où une école porte son nom — et de Gagnoa, où son nom a été donné à un stade, les hommages restent rares. On pourrait même penser que cette reconnaissance locale est davantage le fait de ses frères bhété que celui du parti lui-même.
En revanche, le nom de Félix Houphouët-Boigny a été donné à des infrastructures majeures situées bien au-delà de sa région d’origine: un aéroport, une université, un stade. Cette différence de traitement interroge. Car il est difficile de soutenir que Houphouët-Boigny s’est davantage sacrifié que Biaka Boda ou même Jean-Baptiste Mockey, qui lui non plus n’a pas bénéficié d’une reconnaissance équivalente. Dès lors, la mention de Biaka Boda dans un discours, aussi importante soit-elle, ne saurait suffire. Pour un parti qui se veut national et qui entend rassembler, les actes parlent et comptent plus que les paroles. Honorer équitablement toutes les figures de la lutte pour l’indépendance n’est pas seulement un devoir de mémoire. C’est aussi une exigence de justice.

Le débat soulevé par Jean-Noël Loucou dépasse donc la simple question sémantique entre indépendance négociée et indépendance octroyée. Il touche à la manière dont l’histoire est racontée, transmise et parfois instrumentalisée.

Les indépendances africaines ont-elles permis aux peuples concernés de devenir pleinement maîtres de leur destin ? Tant que cette interrogation n’aura pas trouvé de réponse satisfaisante, les débats comme celui-ci continueront d’alimenter la réflexion. Et peut-être est-ce là l’essentiel: ne pas cesser de questionner l’histoire pour mieux éclairer le présent.

Jean-Claude Djéréké

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