Le 27 janvier 2026, dans la solennelle salle des pas perdus du palais présidentiel, le corps diplomatique accrédité en Côte d’Ivoire a présenté ses vœux de nouvel an au chef de l’État.
Comme le veut l’usage, le doyen des ambassadeurs a pris la parole au nom de l’ensemble de ses pairs. Mgr Mauricio Rueda Beltz s’est adressé à Alassane Ouattara en ces termes: « Notre vœu à l’entame de cette année 2026 est que la Côte d’Ivoire soit un bon village de paix, un village où les chefs de famille, que sont les leaders des partis politiques, sachent dialoguer entre eux et avec le chef de village que vous êtes. » À première vue, l’image est apaisante, presque bucolique. Mais, à y regarder de plus près, cette formulation est tout sauf anodine. Dire que l’on souhaite que la Côte d’Ivoire soit un bon village de paix, c’est implicitement reconnaître qu’elle ne l’est pas encore, ou du moins qu’elle ne l’est qu’en apparence.
Autrement dit, souhaiter que la paix advienne, c’est reconnaître son absence ou son caractère factice. Si la Côte d’Ivoire vivait une paix réelle, profonde et partagée, le nonce aurait logiquement employé le verbe « demeurer », qui renvoie à la continuité, à la stabilité d’un état déjà acquis. Or, ce n’est pas le choix lexical qu’il a opéré. Le diplomate du Saint-Siège n’a donc pas parlé au hasard.
Une paix fragile, contredite par les faits
Mgr Rueda a-t-il raison de laisser entendre que la Côte d’Ivoire n’est pas véritablement en paix ? Les faits récents tendent malheureusement à lui donner raison. Le 8 janvier 2026, soit quelques semaines seulement avant cette cérémonie officielle, le jeune Jean-François Kouassi a été arrêté, puis condamné à quinze jours de prison ferme pour avoir dénoncé des pratiques de corruption au ministère de la Fonction publique. Son cas est loin d’être isolé. Ils sont nombreux, trop nombreux, ces Ivoiriens qui croupissent dans les geôles du régime pour avoir osé critiquer la gouvernance du pouvoir en place.
Depuis avril 2011, la liberté d’opinion et la liberté d’expression sont systématiquement assimilées à des troubles à l’ordre public. Ce qui devrait constituer le socle d’un État de droit est devenu, sous le régime Ouattara, un motif d’arrestation, de poursuite judiciaire et d’emprisonnement. Une paix qui repose sur la peur, le silence forcé et la répression n’est qu’une paix de façade.
Le nonce apostolique ne peut ignorer que nombre d’Ivoiriens vivant dans la diaspora redoutent de fouler le sol national, de peur d’être arrêtés à l’aéroport Félix Houphouët-Boigny et incarcérés pour avoir, un jour, dénoncé le rattrapage ethnique ou les détournements de fonds publics devenus, hélas, monnaie courante. Lorsqu’il parle de paix, Mgr Rueda a certainement en tête toutes ces violations répétées des droits humains.
Les limites et les exigences de la diplomatie
Toutefois, en tant que diplomate, le nonce est tenu à une certaine retenue. Il ne peut dénoncer frontalement, sans précautions, un régime qu’il est censé fréquenter officiellement. Il doit « prendre des gants », user de formules feutrées, suggérer plus qu’affirmer. C’est précisément ce qu’il a fait. Sa parole relève d’un subtil équilibre entre vérité et diplomatie. Mais une question se pose: Mgr Mauricio Rueda n’est-il que l’ambassadeur du Vatican en Côte d’Ivoire, au sens strict de la Convention de Vienne du 18 avril 1961 ? Le canon 365 §1 du Code de droit canonique reconnaît certes cette dimension diplomatique. Toutefois, réduire le nonce à ce seul rôle serait une grave erreur. Selon le canon 364 du Code de 1983, le nonce est aussi et surtout le représentant du Saint-Siège auprès de l’Église locale. Sa mission est d’informer le pape de la situation réelle des diocèses, de conseiller les évêques. Le verbe latin « nuntiare », d’où vient le mot « nonce », signifie « annoncer ». Il ne s’agit donc pas seulement de négocier ou de ménager, mais aussi d’annoncer.
Entre prophétisme et compromission
À ce titre, un nonce demeure fondamentalement un prêtre. Et la mission première de tout prêtre est d’annoncer l’Évangile, un Évangile éminemment subversif, qui proclame bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice, ceux qui luttent pour la vérité et la liberté. Le paragraphe 7 du canon 364 rappelle d’ailleurs que les nonces sont appelés à défendre la mission de l’Église en concertation avec les évêques locaux, y compris face aux chefs d’État.
Des médias ont rapporté que Mgr Rueda aurait salué la « bonne tenue » des élections présidentielle et législatives de 2025. Je me refuse à croire qu’il ait pu tenir de tels propos. Il est difficilement concevable qu’un évêque puisse se satisfaire d’un scrutin marqué par des fraudes massives et un véritable braquage électoral. Ce serait une insulte à l’intelligence des Ivoiriens et une trahison de la mission prophétique de l’Église.
L’histoire récente nous enseigne d’ailleurs que certains nonces ont cédé à la tentation de privilégier la diplomatie au détriment de l’annonce courageuse de l’Évangile. L’Italien Piero Pioppo, nonce au Cameroun entre 2010 et 2017, en est une illustration tragique. Il est fortement soupçonné d’avoir joué un rôle trouble dans l’assassinat de Mgr Jean-Marie Benoît Bala, en livrant aux autorités camerounaises des informations sensibles adressées au Vatican. Ce genre de dérive rappelle avec force que le rôle d’un nonce n’est pas de protéger des régimes dictatoriaux et sanguinaires, mais de dire la vérité et de prendre fait et cause pour les faibles et les opprimés.
Un nonce, avant tout témoin du Christ
Le pape François l’a clairement rappelé: la mission des nonces auprès des Églises particulières prime sur leur mission auprès des autorités civiles. Cette position, solidement étayée par des travaux comme celui de Baowendsida Nana Noël (« Nonce apostolique et ambassadeur: quels profils juridiques ? », Paris, L’Harmattan, 2020), réaffirme la primauté du témoignage évangélique sur les calculs diplomatiques.
Un nonce est donc d’abord un prêtre qui a choisi d’annoncer l’Évangile à temps et à contretemps. Cette fidélité peut lui valoir l’hostilité des puissants, l’expulsion, voire la mort. Mais c’est le prix à payer pour suivre le Christ crucifié, scandale pour les uns, folie pour les autres (1 Co 1, 23).
En souhaitant que la Côte d’Ivoire devienne un « bon village de paix », Mgr Mauricio Rueda Beltz a peut-être, consciemment ou non, posé un acte prophétique. Reste à savoir s’il aura le courage d’aller jusqu’au bout de cette parole, en la traduisant en actes et en fidélité à l’Évangile, car il n’y a pas de paix véritable sans justice, sans vérité et sans liberté.
Jean-Claude Djéréké
