À la suite du massacre de Gidado Mbandfung, l’Observatoire des Textes de Base du Cameroun (OTBC) documente une tragédie humaine profonde, où depuis 2018, la répétition des morts révèle l’échec de la prévention et de la justice.
Le 14 janvier, à l’aube, quand la prière murmure encore dans les campements pastoraux, la mort s’est invitée à Gidado Mbandfung, dans l’arrondissement de Ndu (région du Nord-Ouest). Quatorze vies Mbororo ont été fauchées. Des femmes. Des enfants. Des corps surpris dans la vulnérabilité du matin, là où l’on confie d’ordinaire ses peurs à Dieu et ses espoirs au jour naissant. Six maisons réduites en cendres, du bétail emporté, et le silence après les cris.
Vieille litanie
Ce massacre, attribué à des groupes armés ambazoniens, n’est pas un drame isolé. Il s’inscrit dans une longue litanie de violences qui frappe la communauté autochtone pastorale Mbororo dans la Donga-Mantung. En effet, d’après des chiffres qu’assume l’OTBC, « depuis 2018, au moins 126 pasteurs Mbororo ont été tués dans la seule Donga-Mantung, principalement dans l’arrondissement de Ndu ». Des chiffres froids, incapables de dire la chaleur des vies perdues, ni la lente désagrégation d’un peuple déjà fragilisé par la marginalisation et l’oubli. « Des familles entières ont été ciblées, provoquant déplacements forcés, perte des moyens de subsistance et plongée dans une pauvreté extrême. Déjà confrontés à une discrimination systémique, à la marginalisation économique et à l’isolement social », souligne l’OTBC.
Plaidoyer
Dans une tribune publiée sur les réseaux sociaux le 26 janvier dernier, Martin-Roger Aba’a, le directeur de l’OTBC, indique qu’être Mbororo dans le Nord-Ouest aujourd’hui, c’est vivre sur une ligne de fracture. Leur nom circule peu dans les discours officiels, mais leurs morts s’accumulent. Accusés par certains groupes armés de proximité supposée avec l’État, invisibles dans les politiques publiques, exposés à l’arbitraire, ils paient le prix d’un conflit qui les dépasse. Les conséquences humanitaires sont abyssales. Des familles déplacées, des enfants sans parents, des femmes livrées à elles-mêmes, privées d’eau, de soins, de protection. Le bétail volé n’est pas qu’une perte économique : c’est la disparition d’un mode de vie, d’une dignité ancestrale, d’un lien à la terre. Quand un troupeau disparaît, c’est une mémoire qui s’efface.
L’État condamne, promet, parfois assiste, reconnaît l’OTBC. Mais la répétition des massacres interroge. « Où sont les enquêtes indépendantes ? Où sont les poursuites ? Où est la protection durable de ces communautés autochtones ? L’impunité, elle, prospère. Et avec elle, l’idée dangereuse que la violence peut frapper sans conséquence », s’indigne l’OTBC. Elle martèle que « protéger les Mbororos ne relève pas de la compassion, mais du droit. Le droit à la vie. Le droit à l’égalité. Le droit d’exister sans être pris pour cible. À force de détourner le regard, le Cameroun se fracture un peu plus. Car une nation ne se mesure pas à la force de ses armes, mais à la manière dont elle protège les plus exposés. Les Mbororos sont Camerounais. Leur sang versé appelle justice. Leur douleur exige mémoire. Et leur silence forcé nous interroge tous»
Jean -René Meva’a Amougou
