Home AMBASSADES La politique des points de chute

La politique des points de chute

0
Jean-Claude-Djereke

Kobenan Kouassi Adjoumani, Bouaké Fofana, Adom Kacou et Laurent Tchagba ne font plus partie du gouvernement. Ont-ils démérité ? Ont-ils été sanctionnés ? Ont-ils simplement servi de variables d’ajustement politiques ? Ces interrogations, si légitimes soient-elles, sont secondaires par rapport à une autre, bien plus importante : qu’adviendra-t-il d’eux maintenant ?

Jean-Claude-Djereke

Le président Alassane Ouattara a laissé entendre que ces anciens ministres se verraient confier de nouvelles fonctions. Les scénarios sont connus d’avance: nominations comme ambassadeurs, présidents de conseils d’administration, conseillers spéciaux à la présidence ou dans diverses structures publiques. Autrement dit, ils continueront à vivre aux frais du contribuable, alors même que celui-ci éprouve de plus en plus de difficultés à joindre les deux bouts.

Cette pratique, devenue presque banale, pose un sérieux problème de justice sociale et de bonne gouvernance. Elle ne date certes pas de l’ère Ouattara, mais elle s’est institutionnalisée au fil des années, au point de devenir une norme tacite: en Côte d’Ivoire, un ancien ministre ne doit jamais se retrouver sans poste. Comme si avoir servi l’État à un moment donné donnait droit, à vie, à une prise en charge par le budget public.

Cette manie de trouver un point de chute aux anciens ministres doit cesser. Car servir l’État n’est pas une carrière à vie, encore moins une rente perpétuelle. Lorsqu’un individu a terminé un service public, il ne devient pas automatiquement une charge pour l’État. Il retourne à la vie professionnelle normale, comme tout citoyen. C’est le principe même du service public: servir, puis céder la place.
Certains l’ont compris et l’ont appliqué. Jean Lorougnon Guédé et Mamadou Koulibaly, par exemple, sont retournés à l’université après leur passage au gouvernement. Ils ont repris leur premier métier, celui pour lequel ils ont été formés. Rien ne justifie que les autres ne puissent pas en faire autant. L’université, le secteur privé, la recherche, le conseil ou même l’entrepreneuriat sont autant de voies possibles.
À ce propos, il est utile de rappeler qu’il est anormal qu’un individu comme Mabri Toikeusse n’ait jamais exercé le métier de médecin qu’il a appris. Former un médecin coûte extrêmement cher à l’État ivoirien. Lorsque cette formation est financée par l’argent public, elle devrait logiquement bénéficier à la collectivité, notamment dans un pays où les hôpitaux manquent cruellement de personnel qualifié. Qu’un médecin formé par l’État passe toute sa vie dans les arcanes politiques sans jamais soigner un seul patient interroge profondément notre rapport à l’intérêt général.

On objectera que les anciens ministres ont des compétences politiques précieuses. Certes. Mais ils ont aussi eu le temps de constituer une épargne, d’investir, de se préparer à l’après-gouvernement. Ils peuvent donc, sans difficulté, vivre de leurs économies ou exercer une activité privée. Le passage par le pouvoir ne donne pas droit à l’aisance perpétuelle financée par les contribuables.
Plus grave encore, cette politique systématique de recyclage des anciens ministres véhicule une idée dangereuse: celle selon laquelle ils seraient les seuls capables de servir le pays. C’est faux, profondément faux. La Côte d’Ivoire regorge d’hommes et de femmes talentueux, compétents, intègres, qui n’ont jamais eu accès aux hautes fonctions de l’État. Il suffit de faire appel à eux, de leur faire confiance, pour qu’ils mettent leur savoir et leur savoir-faire au service de la collectivité.
En maintenant toujours les mêmes personnes dans les circuits de décision et de privilèges, on étouffe le renouvellement des élites, on décourage les compétences et on entretient un système fermé, peu innovant et peu représentatif de la diversité nationale.

Cette réflexion doit aussi conduire à revoir la question des rentes viagères. Est-il juste que les médecins, les enseignants, les chercheurs — qui consacrent parfois quarante ans de leur vie à former et soigner — soient exclus de ces avantages, tandis que les présidents de la République, ministres et députés en bénéficient largement ? Où est l’équité ? Où est la reconnaissance du mérite réel et de l’utilité sociale ?
Un État juste est un État qui valorise le travail productif, le service réel rendu à la société, et non l’occupation temporaire de fonctions politiques. Tant que cette logique ne sera pas inversée, le fossé entre gouvernants et gouvernés continuera de se creuser.
Au total, quitter le gouvernement ne devrait pas être un drame, encore moins un problème à résoudre par des nominations de confort. Quand on a terminé un service, on rend le tablier, dignement. Et on laisse la place.

Jean-Claude Djéréké

NO COMMENTS

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

Quitter la version mobile