Les neuf étapes du processus électoral sont bouclées, le président a prêté serment, mais la rue murmure toujours. Qui garde le doigt sur le bouton « pause » ?

Absent physiquement, Issa Tchiroma est politiquement omniprésent. Ses partisans guettent toujours ses messages, parfois codés, souvent énigmatiques, prêts à suivre ses mots d’ordre, même lorsqu’ils contredisent le discours officiel de son parti. Dans les rues de Maroua, Ibrahim, militant du FSNC, nous déclare : « Même en exil, notre leader reste notre boussole. Quand il parle, on écoute. Quand il se tait, on attend».
Dans les villes du Septentrion, ses appels aux « villes mortes » ont été suivis avec une discipline inattendue. Pourtant, leur impact réel sur le retour à la « vérité des urnes » reste quasi nul. « Ce scrutin ne peut pas être considéré comme terminé tant que la vérité des urnes reste enterrée même comme le pouvoir central nous force à la résignation », affirme Asta Alice, commerçante à Garoua, qui a participé à plusieurs journées de contestation. Sur le papier, les neuf étapes du processus électoral ont été achevées. Mais sur le terrain, les tensions persistent. Konguep Raoul, observateur électoral indépendant, confie qu’« il y a un décalage énorme entre le discours institutionnel et ce que ressent la population. Les gens ne croient plus au cadre électoral ».
L’influence fantôme d’Issa Tchiroma
Issa Tchiroma, réfugié au Nigeria, certains de ses adulateurs avouent ne plus comprendre la logique derrière ses consignes, de plus en plus incontrôlables. Fatoumata, enseignante à Ngaoundéré, résume le sentiment général : « On a suivi l’appel, oui. Mais pour quoi exactement ? Qu’est-ce que ça a changé ? Rien ». Un cadre politique de la région, plus critique, nuance : « Le problème, c’est que ses consignes sont devenues floues. Une fois il appelle à la mobilisation, une autre fois il disparaît… Cela crée un climat d’incertitude totale ».
Un ultimatum qui tombe à plat
Lorsque Tchiroma avait menacé le gouvernement d’un « mouvement national de résistance » si les manifestants arrêtés n’étaient pas libérés, l’opinion s’était crispée. Mais la suite n’est jamais venue. Houmba Jean, délégué communal du FSNC explique : « on nous a promis une riposte politique. On s’y préparait. Et puis… plus rien. Personne ne comprend plus rien ». Pour Essomba Alain, analyste politique basé à Yaoundé, « Tchiroma teste la température du pays. Il envoie des signaux, observe les réactions, puis se retire. C’est dangereux parce que cela maintient ses partisans dans une tension permanente ». Pour les familles des détenus, cette absence de suivi est vécue comme une trahison. Soufiane, frère d’un jeune manifestant embastillé à la prison de Zokok à Maroua témoigne : « On attendait que quelque chose se passe. On espérait que le leader allait se battre pour nous. On attend toujours ».
Dans une spirale de défiance
Au cœur de la crise, un constat brutal s’impose : la confiance est brisée. « Le pouvoir affirme que tout est fini, que la procédure a été respectée. L’opposition affirme le contraire. Entre les deux, le citoyen ne sait plus qui écoute qui », analyse la politologue Emmanuel Dafsak. Dans cette ambiance, la moindre déclaration devient inflammable. Une responsable locale d’une ONG à Yaoundé soupire : « nous vivons dans une zone grise politique. Pas vraiment en paix, pas vraiment en crise ».
Peut-on enfin tourner la page ?
À mesure que les tensions s’enracinent, une question obsède : le pays pourra-t-il rapidement dépasser l’idée d’une «victoire volée » pour se reconstruire ? Sans réforme profonde, sans transparence réelle, sans dialogue sincère, le risque est clair : chaque élection deviendra un nouveau champ de bataille. Pour l’instant, une seule réalité s’impose : la présidentielle est peut-être terminée, mais le Cameroun est encore très loin d’en avoir fini avec la crise qu’elle a déclenchée.
Les résultats ont été proclamés, le président a prêté serment, les institutions ont tourné la page. Mais le pays, lui, continue de douter, de soupçonner, de contester.
Tom




