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Léonard Eyoum Ngangue:«même pour les plus loyaux, il est difficile de maintenir un enthousiasme constant »

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Léonard Eyoum Ngangue

Le socio-politiste camerounais décrypte les scores obtenus par Paul Biya de 2011 à 2025.

Léonard Eyoum Ngangue

Merci de nous accorder cette interview. Pour commencer, comment interprétez-vous les résultats électoraux de Paul Biya en 2025, avec 53,66 % contre 77,99 % en 2011 et 71,28 % en 2018 ?

Ah, les chiffres… ils ont cette capacité étrange de raconter des histoires que les mots seuls ne peuvent traduire. Si l’on observe ces trois scrutins, il y a un glissement constant, presque dramatique : on passe d’un sommet éclatant à un sommet plus modeste. 77,99 %, c’était l’époque où la victoire semblait un tsunami. 71,28 %, en 2018, laissait deviner des remous sous la surface. Et 53,66 % en 2025 évoque un courant plus tranquille, moins imposant, mais toujours suffisant pour garder la rive. C’est une érosion lente mais certaine, reflet à la fois de la société et du temps qui passe.

 Certains observateurs soulignent que cette baisse pourrait signaler une contestation populaire. Partagez-vous cet avis ?

Absolument. Ce score plus « humain » que les précédents n’est pas anodin. Il reflète un contexte de mécontentement, notamment dans les régions anglophones et chez les jeunes urbains. La population camerounaise a changé : elle est plus jeune, plus connectée, plus exigeante. Les manifestations post-électorales, même limitées, sont le signe d’une société qui demande plus de transparence et d’inclusion. Si les urnes peuvent parler, elles chuchotent aujourd’hui là où autrefois elles hurlaient « victoire ».

Peut-on parler d’une perte de légitimité pour Paul Biya ?

Le mot « légitimité » est délicat. Paul Biya reste majoritaire et ses scores lui assurent une continuité incontestable du pouvoir. Mais le consensus qui l’entourait autrefois s’amenuise. Le symbole d’un président à vie reste puissant, mais la montagne semble s’user à force de vent et de pluie : le sommet est toujours là, mais il est plus fragile qu’avant. C’est une légitimité qui tient par la force des institutions et par la mémoire collective, plutôt que par l’enthousiasme unanime.

 Comment expliquer alors que le président continue de gagner malgré cette érosion ?

Plusieurs facteurs. D’abord, le système politique camerounais favorise stabilité et continuité : contrôle des institutions, influence médiatique, ancrage dans les régions rurales. Ensuite, le vote urbain ou contestataire reste minoritaire en pourcentage du corps électoral global. Enfin, il y a une dimension symbolique : Paul Biya incarne un certain ordre, et pour une partie de la population, l’alternance évoque davantage l’inconnu que l’espoir. Le président n’a pas seulement une base électorale : il a un socle historique et institutionnel.

Peut-on parler d’une évolution du paysage politique camerounais ?

 Oui, indéniablement. La baisse régulière du score est le témoin d’une diversification politique. L’opposition gagne du terrain, même si elle reste fragmentée. Les jeunes votent différemment, les médias sociaux influencent l’opinion, et les crises locales deviennent des facteurs de vote. Le paysage politique ne change pas de président, mais il se transforme dans ses attentes et ses revendications. Il y a une tension subtile entre continuité et transformation, où chaque élection devient un miroir des évolutions sociales et culturelles du pays.

 Certains analystes évoquent un « effet de l’usure du pouvoir ». Comment le définiriez-vous dans ce contexte ?

L’usure du pouvoir, c’est ce mélange de fatigue et de routine qui ronge l’image d’un dirigeant. Paul Biya est au sommet depuis plus de quarante ans. Même pour les plus loyaux, il est difficile de maintenir un enthousiasme constant. L’usure ne signifie pas la fin, mais elle modifie le rapport entre le président et son peuple, impose des ajustements et nécessite une communication renouvelée. C’est un peu comme un vieux fleuve : il continue de couler, mais ses rives se modifient avec le temps.

La chute des scores a-t-elle une dimension régionale ?

Oui, et c’est fondamental. Dans les régions anglophones, par exemple, la contestation est plus marquée. Dans les grandes villes comme Douala et Yaoundé, le vote est plus critique, davantage orienté vers l’opposition. Mais dans les campagnes, les résultats restent largement favorables au président. La fracture urbaine-rurale devient donc un facteur déterminant pour comprendre ces chiffres. Chaque région a son histoire et ses attentes, et l’érosion du score global reflète la complexité de ce tableau.

Quelles leçons peut tirer le pouvoir de cette dynamique ?

Plusieurs. Il est clair que la communication doit être repensée, que les politiques publiques doivent répondre aux préoccupations des jeunes et des zones urbaines, et que la transparence devient un impératif. L’histoire montre que l’érosion des scores n’est pas seulement un indicateur de contestation : c’est un signal pour ajuster, adapter, et anticiper. Ignorer ces signaux serait dangereux.

Que peut-on attendre des prochaines élections ?

Si la tendance se confirme, les scrutins futurs pourraient être plus serrés et plus disputés. L’opposition pourrait capitaliser sur l’urbanisation, les réseaux sociaux et le désenchantement d’une partie de la population. Mais il faut rappeler que Paul Biya sait naviguer dans la complexité politique, ajuster ses alliances et préserver une base fidèle. C’est une danse subtile entre continuité et concessions, où chaque mouvement compte.

Un dernier mot pour nos lecteurs, qui observent cette chute apparente des scores avec inquiétude ou fascination ?

 Les chiffres racontent une histoire, mais ils ne disent pas tout. Derrière 53,66 %, il y a un pays qui change, des aspirations nouvelles, et une démocratie en mutation. Paul Biya reste au pouvoir, oui, mais le paysage autour de lui s’anime et se transforme. Pour paraphraser un poète : « Même la montagne la plus ancienne sent le vent du temps et voit les nuages passer ». Il faut lire ces urnes non seulement comme un triomphe ou une défaite, mais comme le miroir d’une société en mouvement, où chaque citoyen devient acteur d’un récit encore en écriture.

Propos recueillis par Jean René Meva’a Amougou

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