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Dr Idriss Epale Dika : «Ce qui frappe surtout, c’est la manière »

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Le théologien camerounais, auteur d’une étude sur les voyages apostoliques des papes en Afrique, décrypte les contours du voyage de Léon XIV en Afrique centrale.

Les voyages des papes en Afrique centrale suscitent toujours une attention particulière. Pourquoi cette région est-elle si symbolique pour le Vatican ?
L’Afrique centrale est un carrefour. C’est une région où la foi chrétienne est vivante, mais aussi un espace traversé par des défis politiques, sociaux et économiques majeurs. Pour le Saint-Siège, s’y rendre, c’est à la fois soutenir les communautés locales et rappeler que cette partie du monde compte dans l’équilibre global. C’est une présence qui se veut discrète, mais profondément signifiante. Mais au-delà de cette dimension institutionnelle, il y a une réalité humaine souvent sous-estimée : celle d’un christianisme africain dynamique, inventif, profondément enraciné dans les cultures locales. Les liturgies y sont vivantes, les communautés actives, et la foi s’exprime parfois avec une intensité que l’Europe a en partie perdue. Pour le Vatican, venir ici, c’est aussi recevoir, apprendre, observer comment l’Église se transforme au contact d’autres réalités. Certains diplomates parlent même d’un «centre de gravité spirituel en déplacement», glissant doucement vers le Sud.

Historiquement, quels papes ont marqué cette sous- région ?
On pense immédiatement à Jean-Paul II, qui a visité le Cameroun à plusieurs reprises, portant un message d’espérance dans des contextes souvent complexes. Puis Benoît XVI, en 2009, qui y a évoqué la réconciliation, la justice et la paix. Plus récemment, François qui a fortement marqué la vision de l’Église en Afrique avec ses prises de position sur l’écologie et les périphéries. Il faut aussi rappeler que ces visites ne sont jamais de simples déplacements : elles s’inscrivent dans des moments historiques précis. Jean-Paul II intervenait dans un contexte de guerre froide finissante, Benoît XVI dans une période de recomposition morale et doctrinale, et François dans une ère de crises globales. Chaque passage papal agit comme un marqueur temporel, une sorte de photographie spirituelle et politique de la sous région à un instant donné.

Aujourd’hui, avec Léon XIV, observe-t-on une continuité ou une rupture ?
Plutôt une continuité enrichie. Chaque pape apporte son style, mais les grands axes restent : paix, dignité humaine, dialogue. Léon XIV semble ajouter une dimension plus marquée sur les questions géopolitiques et environnementales, tout en conservant une approche pastorale. Il parle à la fois aux fidèles et aux dirigeants.
Ce qui évolue surtout, c’est la manière de dire. Le discours devient plus direct, plus incarné, parfois plus narratif. Dans un monde dominé par l’immédiateté, cette adaptation n’est pas anodine. Elle permet au message d’atteindre des publics plus larges, au-delà des cercles religieux traditionnels.

On observe aussi une volonté d’inscrire la parole dans le réel, presque dans le quotidien des peuples visités. Le pape ne se contente plus d’énoncer des principes ; il raconte, illustre, contextualise. Certains analystes y voient une stratégie d’ancrage, une façon de rendre le message plus audible dans un monde saturé d’informations. Donc, ce n’est ni rupture franche, ni simple répétition. On est plutôt dans une continuité revisitée. Les fondamentaux demeurent, mais le ton change, s’ajuste, s’ancre davantage dans les réalités contemporaines. Léon XIV semble élargir le spectre en intégrant plus nettement les enjeux géopolitiques et environnementaux, sans perdre la dimension pastorale. Il s’adresse autant aux consciences individuelles qu’aux responsabilités collectives.

Ce qui frappe surtout, c’est la manière. Le discours devient plus incarné, plus accessible, presque narratif. Dans un monde où l’attention se disperse vite, cette évolution n’est pas anodine. Elle permet de toucher au-delà des cercles religieux classiques, d’atteindre ceux qui n’écoutent pas toujours, mais qui entendent quand le langage devient plus proche du vécu. Il y a aussi une volonté de coller au terrain. Le pape ne se limite plus à des principes abstraits : il illustre, il contextualise, il donne chair à ses propos.

Peut-on dire que ces voyages sont aussi des actes diplomatiques ?
Absolument. Même si le Vatican n’est pas une puissance militaire ou économique, il exerce une influence morale considérable. Quand un pape se rend en Angola ou en Guinée équatoriale, il envoie un signal au monde : ces pays ne sont pas périphériques, ils sont centraux dans certaines dynamiques globales. Cette diplomatie est particulière, car elle ne repose pas sur la contrainte mais sur la persuasion. Elle agit par symboles, par gestes, par rencontres. Un simple arrêt, une visite dans un quartier, une parole adressée à des jeunes peuvent avoir un impact durable. Certains observateurs parlent d’une «géopolitique du regard» : le fait même que le pape regarde un pays, le nomme, la visite, suffit à lui redonner une visibilité internationale. Et dans un monde saturé d’images, être vu devient déjà une forme de reconnaissance.

C’est une diplomatie du symbole. Une visite, une poignée de main, un discours bien placé peuvent rééquilibrer des perceptions installées depuis des années. Là où certains États parlent en chiffres et en intérêts, le Vatican parle en valeurs et en conscience. Et, curieusement, ces mots-là voyagent loin. En réalité, cette présence agit comme un projecteur. Elle éclaire des réalités souvent négligées, attire l’attention internationale et oblige, parfois, les acteurs locaux à ajuster leurs postures. Ce n’est pas une diplomatie de contrainte, mais une diplomatie de conscience lente, discrète, mais étonnamment persistante.

Quels sont les principaux enjeux que les papes abordent lors de ces visites ?
La paix est toujours au cœur, surtout dans des zones marquées par des tensions. Mais il y a aussi la jeunesse, très nombreuse en Afrique centrale, les questions de gouvernance, l’environnement, et parfois des sujets plus sensibles comme la famille ou les traditions. Ce sont des discours qui cherchent l’équilibre entre respect des cultures et appel à des valeurs universelles. Il faut ajouter que ces thèmes ne sont pas abordés de manière abstraite. Le pape les incarne à travers des rencontres concrètes : avec des jeunes, des femmes, des responsables religieux ou politiques. Chaque prise de parole est souvent contextualisée, adaptée au pays visité. Cette capacité d’ajustement renforce l’impact du message. Elle montre aussi que l’Église, malgré son universalité, sait parler des réalités locales sans les simplifier.

Comment ces visites sont-elles perçues localement ?
Avec beaucoup d’enthousiasme. Il y a une dimension spirituelle forte, mais aussi une fierté nationale. La venue d’un pape, c’est un événement qui rassemble au-delà des clivages. On l’a observé en République Centrafricaine, par exemple, où sont geste avait marqué les esprits bien au-delà du cercle catholique, comme un appel à la réconciliation. C’est pour dire que les visites pontificales en Afrique centrale sont généralement vécues comme des moments rares, presque historiques. C’est un événement social, politique et émotionnel à la fois. Dans les rues, l’attente se transforme souvent en ferveur collective, où croyants et non-croyants se retrouvent dans la même dynamique d’écoute et de curiosité.

Ces visites sont aussi perçues comme une forme de reconnaissance internationale. Pour beaucoup de fidèles, voir un pape marcher sur leur sol, c’est exister autrement dans le regard du monde. Au Cameroun, en Angola ou en Guinée équatoriale, elles ravivent une fierté collective, mais aussi une attente : celle d’être écouté dans ses difficultés quotidiennes.

Enfin, derrière les chants et les drapeaux, il y a une dimension plus intime. Beaucoup de citoyens y voient un moment suspendu, où les préoccupations ordinaires laissent place à une respiration collective. Un temps où, pour quelques heures ou quelques jours, les frontières sociales semblent s’effacer, et où l’espoir devient un langage commun.

Un mot pour conclure ?
Les voyages des papes en Afrique centrale ne changent pas tout du jour au lendemain. Mais ils laissent des traces. Un peu comme la pluie sur une terre longtemps sèche : ce n’est pas spectaculaire immédiatement, mais avec le temps, quelque chose commence à pousser. Et ces traces sont parfois invisibles au premier regard. Elles se nichent dans les consciences, dans les dialogues relancés, dans les initiatives locales qui trouvent un nouvel élan. Le passage d’un pape agit comme un catalyseur discret, un déclencheur d’idées et de dynamiques. Il ne remplace pas l’action politique ou économique, mais il l’accompagne d’une dimension éthique et humaine. En cela, ces voyages restent essentiels : ils rappellent que derrière les chiffres et les crises, il y a des peuples, des visages, et des espoirs qui méritent d’être portés.

Propos recueillis
par JRMA

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