L’enseignant chercheur à la Faculté des sciences économiques et de gestion de l’Université de Yaoundé 2 appelle à une restructuration de la vision de développement des pays africains, en vue d’un profit optimal de l’ouverture américaine.

Les USA annoncent le renforcement des partenariats avec l’Afrique fondé sur un modèle gagnant-gagnant. S’éloigne-t-on véritablement des modèles actuels ?
Il est préalablement important de comprendre le passé entre les Etats- Unis et l’Afrique. Je fais référence à l’AGOA qui est une loi commerciale américaine signée depuis les années 2000 et dont l’objet principal est de renforcer les relations économiques entre les Etats-Unis et les pays d’Afrique au sud du Sahara. Elle visait à stimuler la croissance économique des pays africains; à encourager l’intégration dans le commerce mondial et enfin créer un partenariat gagnant- gagnant entre les Etats-Unis et l’Afrique. C’est-à-dire moins d’assistance, plus d’opportunités commerciales. L’AGOA posait déjà les bases du discours actuel en accordant un accès préférentiel au marché américain, la promotion de l’investissement et l’industrialisation, l’incitation aux réformes dès l’amélioration de l’environnement des affaires. Les Etats-Unis supposent qu’ils ont assez préparé les pays africains avec l’AGOA depuis 20 ans, et c’est le moment pour eux de considérer l’Afrique comme un continent preneur de prix comme par le passé, mais un continent donneur de prix, puisqu’ils ont un œil sur les APE. Si les pays africains peuvent échanger avec l’Union européenne de manière réciproque dans le cadre des APE (Accords de partenariats économiques), pourquoi cela ne serait-il pas possible avec les Etats-Unis? Donc la réponse à cette question peut-être oui, mais elle mérite d’être nuancée parce que même si les Etats-Unis mettent en avant un changement de ton et de méthode, ils ne sont pas totalement en rupture avec les autres puissances. Et pour cela, deux éléments peuvent être considérés : la forme et le fond.
Sur la forme, la différence est surtout narrative, les Etats-Unis parlent davantage business, deal et investissement là où l’aide publique au développement dominait auparavant dans les discours. On peut dire que c’est un discours renouvelé parce que lorsqu’ils parlent de partenariat gagnant-gagnant, de la fin de la dépendance à l’aide étrangère, on se rapproche de la logique de l’AGOA, comme je l’expliquais précédemment. Sur le fond, on peut dire qu’il existe des différences réelles mais pas absolues. Avec la Chine comme avec les Etats-Unis, la recherche de l’intérêt stratégique en termes de ressources, d’influence des chaines d’approvisionnement sont mis en exergue. La Chine se caractérise par un financement massif en infrastructures et une exécution rapide. Les Etats-Unis prônent la transparence, la viabilité financière. De l’autre côté, l’Union européenne prône le développement durable, les normes sociales et environnementales et les subventions publiques. Les Etats-Unis insistent davantage sur la rentabilité économique et les opportunités pour leurs entreprises. Donc, on ne s’éloigne pas totalement des autres modèles malgré que la politique actuelle des Etats-Unis est vue en terme de repositionnement; même si toutes ces puissances parlent de partenariat, plutôt que d’aide, toutes cherchent à sécuriser leurs ressources stratégiques comme les minerais qui sont abondants en Afrique.
Les Etats africains sont-ils prêts à faire face aux Etats-Unis dans ce modèle partenariale qui finalement place les intérêts américains au centre de tout ?
Quand on lit bien la déclaration de Monsieur Nick Checker, on voit que les pays africains sont piégés. Il y est dit que ce changement de politique n’est pas seulement voulu par les Etats-Unis, mais il est prôné par les africains eux-mêmes. Le véritable problème ici est que les Etats d’Afrique devraient être très prudents. Il faudrait considérer deux éléments : le contenu local et la transformation, la transformation qui est opérée dans le continent et la cohérence industrielle et la dépendance technologique. Mais il y a aussi une réelle opportunité dans la prise en compte de ce partenariat gagnant-gagnant. Le rejeter en bloc serait contre-productif pour les Africains. Les outils comme l’AGOA et les nouvelles stratégies sur les minerais peuvent être utilisés comme leviers d’industrialisation, comme un instrument accélérateur du transfert de compétence, comme catalyseur de réformes au plan interne. Aussi, les pays africains devraient entreprendre, tout en étant prudents. Surtout mettre en place des stratégies politiques car le but n’est pas de rejeter ou d’accepter le nouveau modèle américain. Il faudrait plutôt l’encadrer, le négocier et l’aligner sur une vison de développement durable. Inscrire cette logique américaine dans des programmes universitaires afin que les étudiants et chercheurs mettent à profit leurs compétences pour pouvoir comprendre même ce qui se cache derrière ce type de partenariat gagnant-gagnant.
Il est vrai que les négociations avec les Etats-Unis les positionnent au centre. Mais la vraie question pour les pays africains n’est pas d’éliminer cette réalité mais de la rééquilibrer pour que leurs propres intérêts soient tout aussi structurants. Deux éléments sont ici à considérer : la symétrie des puissances et des dépendants. Les relations entre Etats-Unis et la plupart des pays africains restent marquées par des déséquilibres financiers, technologiques, institutionnels et diplomatiques. Ce qui leur confère une capacité plus forte quant à définir les règles du partenariat, imposer leurs priorités. De ce fait, même dans un discours gagnant-gagnant, le centre de gravité reste toujours du côté américain comme c’est le cas là. Donc la logique structurelle de la politique américaine comme toutes les autres puissances, les Etats-Unis conçoivent leur action extérieure comme un outil au service de leurs intérêts nationaux.
Quelles sont les chances que l’on parvienne à un décollage de l’industrie en Afrique dans ce contexte de rivalité des blocs européens, asiatiques et maintenant américains sur le continent?
Les chances pour l’Afrique résident ici au niveau de la prise en compte des conditions de décollage. L’Afrique devrait se poser la question de savoir où est-ce qu’elle se situe face aux conditions de décollage. On peut en effet résumer les conditions de décollage de l’Afrique autour de deux leviers majeurs bien établis dans la théorie économique. Premièrement, une transformation structurelle de l’économie en référence au modèle dual d’Arthur Lewis et deuxièmement, les institutions solides et un Etat développeur. Pour ce qui est du premier aspect, il a besoin d’une industrialisation, même légère au départ ; une montée en gamme des chaines de valeur, une urbanisation productive, une création d’emplois formels ; puisque sans ces préalables, la croissance reste dépendante des matières premières, peu créatrice d’emplois et fragiles face aux chocs extérieurs comme la crise de Covid-19 qui vient de passer. Pour ce qui est du 2e point, l’Afrique doit planifier sa politique industrielle, lutter contre la corruption, sécuriser l’investissement à travers des bases juridiques solides et une capacité à négocier avec les partenaires extérieurs. Ces deux éléments peuvent être résumés en ce que, sans la production, il n’y a pas de richesses et sans les institutions la richesse produite ne dure pas.
Cette rivalité n’est pas nouvelle, elle a juste changé de formes et elle produit à la fois des opportunités et des risques pour l’Afrique. La rivalité entre les Etats-Unis, l’Union européenne et les dragons d’Asie créé une concurrence pour l’accès au marché africain et aux ressources. L’Afrique devrait recevoir plus d’investissements, des meilleures offres de financement des infrastructures. Avec le fait d’avoir une diversité de partenaires, la valeur africaine sur le marché devrait normalement croitre et éviter à l’Afrique une dépendance unique, une possibilité d’analyser plusieurs modèles et un moyen de combiner les financements publics, privés et multilatéraux. Pour ce qui est des freins, on peut considérer plusieurs freins, notamment trois. On a un risque de dépendance car chaque bloc poursuit son intérêt en termes d’accès au minerai, de débouchés économiques, d’influences géopolitiques. L’Afrique risque subir une recolonisation économique-industrielle. On peut aussi noter une incohérence au développement née du fait que les projets venant de différents partenaires peuvent ne pas se coordonner et seraient alors source d’une base industrielle incohérente. On peut aussi parler de la pression géo-politique qui risque de réduire l’autonomie réelle du continent africain, désormais ouvert à trois blocs de partenaires. Pour nous résumer, le facteur décisif ici n’est pas la rivalité entre les partenaires mais la capacité des Etats africains à définir une vision claire, à imposer leurs priorités.
L’USA ne constitue-t-il pas un risque pour les Etats africains au regard de ses méthodes en matière de sauvegarde de ses intérêts ?
Les Etats-Unis ne constituent pas un risque pour les pays africains. Allons au-delà du discours politique pour rester dans le volet économique. L’Afrique dispose de deux atouts structurels majeurs que Washington a intérêt à soutenir plutôt qu’à fragiliser. Première chose c’est l’Afrique est un réservoir stratégique de ressources halieutiques, de ressources critiques. Deuxième chose, l’Afrique détient un potentiel de marché et de croissance à long terme. Premièrement, l’Afrique concentre une part importante des minerais essentiel, cobalt, lithium, les terres rares, qui sont indispensables à la transition énergétique et technologiques et à la sécurité industrielle. Pour les Etats-Unis, sécuriser ces richesses participe à la stabilité des pays producteurs, à l’amélioration de la gouvernance et assurent des investissements de long terme. Par ailleurs avec une population jeune et une forte croissance démographique, l’Afrique représente un futur marché de consommation et un partenaire économique émergent. Et dans le cadre de l’AGOA, il est déjà mentionné l’idée de favoriser l’intégration économique pour créer des débouchés mutuels. Donc ici, les Etats-Unis ne représentent pas un risque pour les pays africains.
Ces deux facteurs créent une interdépendance entre les Etats-Unis et les pays africains malgré le fait que les Etats-Unis se trouvent au centre. Ils ont davantage à gagner dans une Afrique stable, productive, en croissance vers l’émergence, que dans une Afrique affaiblie. Même si les risques existent toujours, ils sont limités par la réalité économique simple. Les intérêts américains peuvent aussi passer par le développement des Africains tel que prôné par le Nepad (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique). Donc le partenariat est bénéfique pour les Etats-Unis comme pour l’Afrique.
Interview menée par
Louise Nsana






