Home INTÉGRATION RÉGIONALE Repenser l’avenir politique de l’Afrique

Repenser l’avenir politique de l’Afrique

71
0
Ibrahim Traoré

Une phrase prononcée par Ibrahim Traoré lors d’une interview accordée le 2 avril 2026 à six journalistes de la presse internationale a profondément choqué une partie de l’opinion africaine: « La démocratie tue. » Mais, au-delà de l’émotion qu’elle suscite, cette phrase mérite d’être examinée avec lucidité.

Ibrahim Traoré

Le président du Faso a-t-il vraiment tort de penser que l’Afrique doit chercher une alternative à la démocratie occidentale ? À bien des égards, la réponse peut être nuancée, voire négative.La première raison tient à une évidence souvent soulignée mais rarement assumée: ceux qui vantent la démocratie et cherchent à l’imposer aux autres ne sont pas toujours exemplaires dans leur propre pratique. Cette contradiction alimente un profond malaise et nourrit un sentiment d’injustice.Prenons le cas de la France, souvent présentée comme une référence démocratique.

En 2005, les Français ont rejeté par référendum le traité constitutionnel européen. Pourtant, quelques années plus tard, un texte reprenant en grande partie son contenu a été adopté par voie parlementaire. Beaucoup y ont vu un déni de démocratie, une manière de contourner la volonté populaire. Cette situation pose une question simple: la démocratie est-elle respectée uniquement lorsqu’elle produit les résultats attendus par les élites ?La gestion politique des élections législatives de 2024 a également suscité des critiques. Le Nouveau Front populaire étant arrivé en tête, il semblait logique que son leader accède à la Primature. Or, le président Emmanuel Macron a été accusé de ne pas avoir pleinement respecté cette logique. Là encore, la perception d’une démocratie à géométrie variable s’est renforcée.

À cela s’ajoute la politique étrangère des puissances occidentales, souvent marquée par un double discours. D’un côté, elles prônent la bonne gouvernance, la transparence et le respect des droits humains. De l’autre, elles entretiennent des relations étroites avec des dirigeants africains accusés de corruption, de violence ou d’incompétence. Le cas d’Alassane Ouattara est fréquemment évoqué dans ce contexte, notamment en ce qui concerne ses troisième et quatrième mandats anticonstitutionnels. Beaucoup reprochent à Emmanuel Macron d’avoir fermé les yeux sur ces pratiques, ce qui affaiblit la crédibilité du discours démocratique occidental.La deuxième raison avancée par ceux qui partagent la position d’Ibrahim Traoré concerne les résultats concrets de la démocratie en Afrique, en particulier dans les pays francophones. Objectivement, ce modèle a-t-il permis d’améliorer significativement la situation politique, économique et sociale ? Le bilan est, pour le moins, contrasté. Dans plusieurs pays, la démocratie n’a pas mis fin aux régimes autoritaires ni au culte de la personnalité. Les mêmes dirigeants se maintiennent au pouvoir pendant des décennies, souvent en manipulant les constitutions ou les processus électoraux. Les partis politiques, loin d’être des espaces de débat et de renouvellement, sont parfois structurés autour d’un leader incontesté, reproduisant ainsi des logiques quasi monarchiques.

Pire encore, les périodes électorales sont fréquemment marquées par des violences. Avant, pendant et après les élections, des affrontements éclatent, causant des morts et des destructions de biens publics et privés. Dans ce contexte, la démocratie apparaît non pas comme un facteur de paix, mais comme un moment de tension extrême. C’est en ce sens que l’on peut comprendre l’affirmation selon laquelle « la démocratie tue »: celle-ci devient un vecteur de divisions plutôt qu’un instrument de cohésion.Pourquoi persister à appliquer un modèle qui, manifestement, ne produit pas les résultats escomptés ? L’Afrique est-elle condamnée à imiter des systèmes politiques conçus ailleurs, sans tenir compte de ses propres réalités ?Avant la colonisation, les sociétés africaines disposaient de mécanismes spécifiques pour gérer les affaires publiques et résoudre les conflits.

Ces systèmes, souvent basés sur la palabre, le consensus et la médiation, privilégiaient la cohésion sociale et la recherche d’équilibre (cf. Jean-Godefroy Bidima, « La Palabre: une juridiction de la parole », Paris, Michalon, 1997). Bien sûr, ils n’étaient pas parfaits, mais ils répondaient à des logiques culturelles et sociales propres au continent.L’historien et penseur burkinabè Joseph Ki-Zerbo, dans son ouvrage « À quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstein » (Paris, Éditions de l’Aube, 2003), invite précisément à redécouvrir ces ressources endogènes. Selon lui, le développement de l’Afrique ne peut se faire que si le continent s’appuie sur ses propres valeurs et invente des solutions adaptées à ses réalités. Cette réflexion reste d’une grande actualité.Cela ne signifie pas qu’il faille rejeter en bloc la démocratie.

Les principes qu’elle porte — participation citoyenne, responsabilité des gouvernants, respect des libertés — sont essentiels. Mais leur mise en œuvre doit être repensée. Il ne s’agit pas de copier un modèle, mais de l’adapter, voire de le transformer en profondeur.Le véritable enjeu est donc de construire une gouvernance qui soit à la fois légitime, efficace et enracinée dans les réalités africaines. Cela suppose un travail intellectuel et politique considérable, impliquant non seulement les dirigeants, mais aussi les chercheurs, les acteurs de la société civile et les citoyens.En définitive, la phrase d’Ibrahim Traoré, aussi dérangeante soit-elle, a le mérite de provoquer le débat. Elle oblige à sortir des discours convenus et à poser des questions fondamentales. La démocratie, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, est-elle adaptée aux défis de l’Afrique ? Si ce n’est pas le cas, quelles alternatives envisager ?Plutôt que de défendre aveuglément un modèle, il est sans doute temps d’entrer dans une démarche critique et constructive. Car l’avenir politique de l’Afrique dépendra de sa capacité à inventer ses propres chemins, en s’inspirant du monde sans s’y soumettre.

Jean-Claude Djéréké

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here