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Armelle Essola : «la BEAC agit comme un conducteur prudent qui ralentit avant un virage

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Dans un contexte international incertain, marqué par les tensions
géopolitiques et les défis économiques, l’économiste camerounaise, spécialiste des politiques monétaires dans la zone CEMAC, décrypte les choix récents de la BEAC et leurs impacts concrets sur la sous-région.

La BEAC a récemment maintenu ses taux directeurs inchangés. Pourquoi ce choix de prudence ?
Parce que parfois, ne rien changer est la décision la plus active qui soit. Dans un environnement marqué par les tensions au Moyen-Orient et l’instabilité des marchés, modifier les taux aurait pu envoyer un signal de nervosité. En maintenant le cap, la BEAC rassure les investisseurs et stabilise les anticipations. C’est un peu comme rester calme dans une pièce agitée : cela finit par apaiser tout le monde. Et en matière monétaire, ce calme apparent est souvent la meilleure réponse aux incertitudes, car il évite les réactions en chaîne difficiles à maîtriser.

Justement, en quoi la situation au Moyen-Orient influence-t-elle la politique monétaire en Afrique centrale ?

De manière plus directe qu’on ne le pense. Cette région influence fortement les prix du pétrole et les flux commerciaux mondiaux. Une hausse brutale des prix de l’énergie peut provoquer de l’inflation, renchérir les importations et déséquilibrer les comptes extérieurs. La BEAC anticipe ces risques. Elle agit comme un conducteur prudent qui ralentit avant un virage, même si la route semble encore droite. Cette capacité d’anticipation permet d’éviter des ajustements brutaux qui seraient plus coûteux pour les économies locales et les populations.

Les indicateurs macroéconomiques montrent pourtant une amélioration. Peut-on parler de solidité économique ?
Il y a clairement des signaux positifs. Le déficit budgétaire recule, les réserves de change couvrent plus de quatre mois d’importations, et la masse monétaire progresse. Cela traduit une meilleure gestion globale. Mais la solidité ne signifie pas invulnérabilité. C’est une capacité à encaisser les chocs sans s’effondrer. Et dans ce domaine, la sous-région progresse. Elle construit progressivement des bases plus solides, ce qui permet d’envisager l’avenir avec plus de confiance, même dans un environnement international instable.

Vous évoquez la masse monétaire. Que signifie concrètement une hausse de 11,1 % pour les citoyens ?
Très concrètement, cela veut dire que l’argent circule davantage dans l’économie. Les banques peuvent accorder plus de crédits, les entreprises peuvent investir, et les ménages consommer. Mais attention : trop d’argent en circulation peut aussi provoquer de l’inflation. La BEAC doit donc trouver le juste milieu. C’est un exercice d’équilibriste, où il faut avancer sans tomber d’un côté ou de l’autre. Cet équilibre permet d’éviter que la croissance ne soit freinée tout en protégeant le pouvoir d’achat des populations.

Et les réserves de change, pourquoi sont-elles si importantes ?
Parce qu’elles jouent le rôle de coussin de sécurité. Imaginez un pays qui doit importer du carburant, des médicaments ou des machines. Sans réserve suffisantes, ces importations deviennent risquées. Avec 4,52 mois de couverture, la sous-région dispose d’un matelas confortable. Cela rassure les partenaires internationaux et stabilise la monnaie. Ces réserves permettent aussi d’intervenir en cas de choc externe, évitant ainsi des perturbations majeures dans l’économie locale.

Journaliste : Le Cameroun a récemment levé 144,25 milliards FCFA au lieu des 150 milliards prévus. Faut-il y voir un signal d’alerte ?
Pas du tout. Sur les marchés financiers, atteindre 100 % de l’objectif est rare. Cela dépend de la demande des investisseurs et des conditions proposées. Lever 144 milliards reste une performance solide. Cela montre que la confiance est là, même si elle s’exprime avec nuance. Les investisseurs ne disent pas “non”, ils disent “oui, mais à certaines conditions”. Et cette nuance est saine, car elle reflète un marché attentif et rationnel, capable d’évaluer les risques sans se désengager totalement.

Le recours accru aux BTA traduit-il des tensions de trésorerie?
Il traduit surtout une gestion active. Les BTA permettent de répondre à des besoins immédiats, comme le paiement des salaires ou le remboursement de dettes arrivées à échéance. C’est une stratégie classique. On refinance à court terme pour préserver les ressources à long terme. Tant que cela reste maîtrisé, ce n’est pas inquiétant. Cela montre même une certaine discipline dans la gestion, avec une volonté d’optimiser les ressources disponibles sans compromettre les priorités budgétaires.

Certains observateurs estiment cependant que cette prudence pourrait freiner la croissance. La BEAC ne prend-elle pas le risque d’en faire trop peu ?
C’est une critique légitime, et elle revient souvent. Mais la politique monétaire n’est pas un accélérateur que l’on actionne sans regarder la route. Trop de rapidité peut provoquer une surchauffe et alimenter l’inflation. La BEAC avance avec mesure. Soutenir la croissance exige une liquidité utile, orientée vers l’investissement productif. On pourrait dire que la BEAC préfère cuire à feu doux plutôt que brûler le plat : le résultat prend du temps, mais il est plus durable et mieux maîtrisé.

Peut-on dire que la BEAC réussit à concilier croissance et stabilité ?
C’est tout l’enjeu, et jusqu’ici, elle s’en sort plutôt bien. Maintenir l’inflation autour de 2,3 % tout en soutenant la liquidité est un équilibre délicat. Trop de rigueur freine l’économie, trop de souplesse la déséquilibre. La BEAC avance avec prudence, mais aussi avec cohérence. Cette cohérence renforce la crédibilité de l’institution et permet aux acteurs économiques de se projeter dans un environnement plus prévisible et plus stable.

En résumé, quel message faut-il retenir pour les citoyens ?
Que derrière les chiffres parfois complexes, il y a des effets très concrets. Une inflation maîtrisée protège le pouvoir d’achat. Une bonne liquidité facilite l’accès au crédit. Des réserves solides sécurisent les importations. La politique monétaire n’est pas abstraite : elle influence directement la vie quotidienne. Et même si ces mécanismes semblent éloignés, leurs effets se ressentent dans les prix, les emplois et les opportunités économiques.

Un mot de conclusion?
Oui : la prudence n’est pas de la frilosité. C’est une stratégie. Dans un monde incertain, avancer avec mesure, c’est déjà avancer loin. Et parfois, en économie, le vrai courage consiste à ne pas céder à la précipitation. Même si cela fait moins de bruit qu’une décision spectaculaire, c’est souvent ce qui produit les résultats les plus durables.

Propos recueillis par JRMA

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