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Philomène Angozang : «l’Afrique doit passer d’une logique d’opportunité à une logique de stratégie»

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L’économiste camerounaise tire les leçons de la nouvelle de l’Afrique centrale dans le commerce mondial.

Madame, selon vous, concrètement, qu’a révélé cette conférence sur le plan politique ?

Elle révèle une chose essentielle : le commerce est devenu un instrument de souveraineté. Pendant longtemps, les pays de la région ont abordé ces rencontres comme des espaces techniques. Aujourd’hui, ils comprennent que chaque accord, chaque norme, chaque engagement a une portée politique. Ce n’est plus simplement du commerce, c’est de la stratégie.

Quelles leçons avez-vous tirées du comportement des Occidentaux tout au long de cette conférence ?

Avec beaucoup de méthode… et un sens aigu de leurs intérêts. Fidèles à leur habitude, ils ont choisi d’avancer avec une logique très structurée : proposer des partenariats, jouer sur l’influence et la présence politique, tenir un langage qui sécurise en premier leurs intérêts stratégiques, tout en donnant l’impression d’un partenariat équilibré. Dans ce contexte, vous comprenez qu’en diplomatie, la générosité est rarement gratuite.

Et du côté des pays d’Afrique centrale ?

Il y a eu une évolution intéressante. Les États de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale ne sont plus dans une posture purement réceptive. Ils commencent à poser des conditions, à parler de transformation locale, de transfert de technologies. On sent une volonté de reprendre la main. Mais cette dynamique reste fragile, car elle dépend beaucoup de la capacité à coordonner les positions.

Justement, cette coordination fait-elle défaut ?

Disons qu’elle est encore en construction… ce qui est une manière diplomatique de dire qu’elle n’est pas toujours au rendez-vous. Chaque pays a ses priorités, ses urgences, ses contraintes. Résultat : il est parfois difficile de parler d’une seule voix. Et dans ce type de négociations, l’unité est une force déterminante. Sans elle, même les meilleures intentions peuvent se diluer.


Peut-on parler d’un rapport de force déséquilibré ?

Historiquement, oui. Mais ce qui change aujourd’hui, c’est que ce déséquilibre est moins figé. La concurrence entre puissances crée des opportunités pour les pays africains en général, et ceux d’Afrique centrale en particulier. Ils peuvent jouer sur cette rivalité pour obtenir de meilleures conditions. Encore faut-il avoir une stratégie claire. Sinon, on passe à côté de l’essentiel.

Les fameuses discussions en coulisses ont-elles eu une réelle importance ?

Elles ont été centrales. Ce que vous avez vu en séance plénière est souvent la partie la plus visible, mais pas la plus décisive. Les apartés, les rencontres informelles, les échanges discrets… c’est là que se construisent les compromis. On pourrait presque dire que les couloirs sont devenus des salles de négociation à part entière. Ce n’est pas très académique, mais c’est très efficace.

Quels sont les principaux risques pour la région ?

Le risque principal, c’est de confondre attention et transformation. Ce n’est pas parce que l’Afrique centrale attire les regards que les choses vont automatiquement changer. Il faut transformer cet intérêt en résultats concrets. Et pour cela, il faut des politiques publiques cohérentes, une vision à long terme et une capacité à imposer des conditions.

Et les opportunités ?

Elles sont réelles. La sous-région dispose d’un potentiel considérable. Si elle parvient à structurer sa position, à renforcer sa coordination et à négocier intelligemment, elle peut capter une part plus importante de la valeur créée. Mais cela suppose de passer d’une logique d’opportunité à une logique de stratégie.

En définitive, que retenir de Yaoundé ?

Que la diplomatie commerciale est devenue un levier politique majeur. Et que les pays d’Afrique centrale commencent à en prendre conscience. C’est un début. Mais comme souvent en politique internationale, le plus difficile n’est pas de comprendre les enjeux… c’est d’agir en conséquence.

Un dernier mot ?

Oui. Dans ce type de conférence, tout le monde parle de partenariat. Mais au fond, chacun défend ses intérêts. La vraie question est donc simple : est-ce que l’Afrique centrale est prête à défendre les siens avec la même détermination ? Si la réponse devient oui, alors les équilibres pourraient réellement changer.

Propos recueillis par Jean René Meva’a Amougou

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