Home INTÉGRATION RÉGIONALE Trois frontières : une économie «fantôme» qui nourrit des milliers de vies

Trois frontières : une économie «fantôme» qui nourrit des milliers de vies

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Invisible pour les statistiques mais incontournable sur le terrain, le commerce transfrontalier informel entre le Cameroun, le Gabon et la Guinée équatoriale s’impose comme un pilier silencieux de l’économie sous-régionale. Révélée par une étude de la Commission économique pour l’Afrique à Kye-Ossi, cette dynamique portée majoritairement par des femmes et des jeunes bouscule les idées reçues et interroge l’angle mort des politiques économiques.

Pendant que les économistes affinent leurs modèles et que les institutions compilent des données parfois capricieuses, une autre réalité économique, bien vivante celle-là, continue de prospérer loin des radars officiels. La récente publication du Bureau sous-régional pour l’Afrique centrale de la Commission économique pour l’Afrique remet justement les pendules à l’heure, avec un constat simple : ce qui n’apparaît pas dans les statistiques peut pourtant faire tourner toute une région. Et à voir l’énergie déployée sur le terrain, on serait presque tenté de demander aux chiffres de faire un effort pour suivre le rythme. Une gymnastique qui, avouons-le, demanderait aux tableaux de sortir de leur zone de confort et d’aller respirer l’air des marchés frontaliers.

L’étude, consacrée à la caractérisation du commerce transfrontalier informel, s’appuie sur une immersion à Kye-Ossi, point de convergence stratégique entre le Cameroun, le Gabon et la Guinée équatoriale. Là-bas, inutile de chercher des graphiques sophistiqués : ce sont les étals, les allées animées et les négociations à voix haute qui racontent le mieux la santé économique locale. Entre deux transactions, on échange aussi des nouvelles, des conseils et parfois même des stratégies dignes d’un manuel d’économie appliquée, version terrain. Et si l’on tend bien l’oreille, on y apprend souvent plus que dans bien des séminaires, preuve que la pratique reste la meilleure des théories.

Les chiffres issus de l’enquête donnent d’ailleurs le ton. Une large majorité des opérateurs, soit 74 %, travaillent pour leur propre compte. Autrement dit, ici, le statut de “patron” n’est pas une ambition lointaine mais une réalité quotidienne. Mieux encore, chaque activité génère en moyenne deux emplois supplémentaires, preuve que même informelle, cette économie sait multiplier les opportunités sans demander la permission. Une efficacité qui ferait pâlir certaines politiques de création d’emplois, souvent plus bavardes que productives. Comme quoi, il suffit parfois de peu de moyens mais de beaucoup d’énergie pour transformer une activité en véritable moteur économique.

Autre surprise, ou peut-être pas : les femmes dominent largement ce secteur. Elles représentent 67 % des opérateurs, souvent jeunes, dynamiques et visiblement peu impressionnées par les obstacles administratifs. Dans 84 % des cas, elles sont propriétaires de leur activité. À ce rythme, il ne serait pas exagéré de dire que le commerce transfrontalier informel est aussi un puissant moteur d’autonomisation féminine. Comme quoi, pendant que certains débattent encore de l’inclusion économique dans des salles climatisées, d’autres la pratiquent déjà sous le soleil, avec une efficacité redoutable. Une leçon silencieuse mais puissante qui mérite d’être entendue bien au-delà des frontières locales.

La tranche d’âge majoritaire, située entre 25 et 40 ans, confirme également que ce secteur constitue un refuge, mais surtout un tremplin pour une jeunesse en quête de stabilité. Ici, pas besoin d’attendre un hypothétique recrutement ou de remplir des formulaires interminables : on crée son activité, on s’adapte, et on avance. Avec parfois plus d’ingéniosité que bien des politiques publiques, et surtout une capacité d’adaptation qui force le respect. Une dynamique qui montre que, face aux défis économiques, la créativité et la résilience restent des ressources bien plus accessibles que les financements institutionnels.

Côté échanges, les produits agricoles et les biens de consommation dominent largement. Rien de très surprenant, mais tout de très essentiel. Ce commerce alimente les marchés, stabilise les prix et assure la circulation des denrées de base. En somme, il joue un rôle silencieux mais crucial dans les chaînes d’approvisionnement locales. « Un rôle si discret qu’on en oublierait presque qu’il existe… jusqu’au jour où il s’arrête, et là, tout le monde s’en souvient soudainement. Comme une évidence qu’on redécouvre toujours trop tard, rappelant que l’informel n’est pas un détail, mais bien une pièce maîtresse de l’économie de la CEMAC », commente Jeannot Fezeu, homme d’affaires basé à Kye-Ossi.

Jean -René Meva’a Amougou

Exister sans exister

Dans les méandres parfois invisibles de l’économie africaine, il existe des réalités que même les statistiques semblent snober avec élégance. Le dernier rapport du Bureau sous régional pour l’Afrique centrale de la Commission économique pour l’Afrique nous rappelle, avec une certaine ironie involontaire, que ce qui ne se compte pas… compte pourtant énormément. Oui, pendant que les tableaux Excel officiels dorment tranquillement dans des bureaux climatisés, à la frontière entre le Cameroun, le Gabon et la Guinée Équatoriale, l’économie, elle, ne fait pas de pause café.

À Kye-Ossi, carrefour bouillonnant où se croisent marchandises, langues et parfois même des négociations dignes d’un sommet diplomatique improvisé, le commerce transfrontalier informel prospère avec une vitalité presque insolente. Insolente, parce qu’il échappe aux radars officiels tout en nourrissant des milliers de familles. On pourrait presque dire que ce commerce a trouvé la formule magique : exister sans exister, travailler sans être compté, prospérer sans reconnaissance. Une sorte de fantôme économique… mais avec des sacs de vivres bien réels.

Et pourtant, derrière cette « invisibilité organisée », se cache une vérité qui devrait faire réfléchir plus d’un décideur : l’économie ne se limite pas à ce qui est déclaré. Elle respire, circule et s’invente là où les besoins sont les plus pressants. À Kye-Ossi, elle traverse les frontières sans passeport statistique, défiant gentiment les cadres réglementaires qui peinent à suivre son rythme. Comme quoi, pendant que certains cherchent encore à comprendre l’économie africaine, d’autres la vivent déjà, au quotidien, avec une efficacité qui ferait presque rougir les manuels classiques.

Réformer « l’invisible » : Des recommandations pour faire entrer l’informel dans les statistiques

Face à ces constats, la Commission économique pour l’Afrique propose plusieurs pistes concrètes et pragmatiques, qui pourraient presque passer pour des astuces de vie quotidienne si elles n’étaient pas si sérieuses. D’abord, mieux intégrer ces flux dans les statistiques nationales, afin que les chiffres cessent de faire semblant de ne pas voir ce qui se passe réellement sur le terrain, comme ces spectateurs distraits qui regardent ailleurs pendant un spectacle fascinant et totalement captivant. Ensuite, réduire les obstacles spécifiques rencontrés par les femmes et les jeunes, qui, faut-il le rappeler, ne demandent pas la lune mais juste un peu de reconnaissance, un cadre clair et un soutien concret pour développer leurs activités sans se perdre dans un labyrinthe bureaucratique digne d’un roman d’énigmes interminable. Enfin, aligner ces pratiques avec les ambitions de la Zone de libre-échange continentale africaine, afin que le commerce transfrontalier informel cesse d’être un fantôme invisible et devienne un acteur officiel de l’intégration régionale, reconnu pour sa capacité à faire circuler les biens, créer des emplois et maintenir la vie économique des zones frontalières de façon durable et continue. Un chantier ambitieux, certes, mais indispensable si l’on veut éviter que cette économie, pourtant vivante, inventive et étonnamment résiliente, reste éternellement dans l’ombre, comme un artiste de talent qui n’a jamais été programmé dans aucun festival prestigieux, malgré tous ses efforts et son énergie.

Au fond, le véritable enseignement de ce rapport pourrait se résumer ainsi, avec un soupçon de philosophie et beaucoup d’humour : l’économie ne se limite pas à ce que l’on mesure dans des tableaux, des rapports poussiéreux ou des graphiques parfaits, souvent plus décoratifs qu’informatifs et parfois totalement illisibles. Elle vit, elle circule, elle s’invente, parfois là où personne ne prend la peine de regarder, avec une énergie et une créativité qui feraient rougir certains manuels d’économie pourtant très sérieux. À Kye-Ossi, par exemple, le commerce informel continue de prospérer, de nourrir des familles, de créer des emplois et de faire sourire ceux qui savent observer, tandis que certaines statistiques semblent toujours en retard d’une guerre, essayant de rattraper ce qu’elles ne peuvent même pas voir, et souvent avec beaucoup de retard. Si un jour ces chiffres veulent vraiment rattraper la réalité, ils devront peut-être commencer par descendre de leurs bureaux climatisés, enlever la cravate ou le costume strict, marcher sur les pavés brûlants des marchés et ouvrir les yeux sur l’ingéniosité, la persévérance et l’audace qui animent les opérateurs sur le terrain. Avec un peu d’humilité et beaucoup d’attention, ils pourraient enfin comprendre que l’informel ne se limite pas à des étals ou à des transactions : il est une école de résilience, un laboratoire d’innovation, un moteur invisible mais puissant, et surtout, un acteur incontournable de toute une région, capable de transformer des contraintes en opportunités comme par magie et avec un brin de fantaisie.

Jean -René Meva’a Amougou

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