Trente-quatre ans de règne sans partage sur l’Assemblée nationale camerounaise. La mise à l’écart de Cavaye Yéguié Djibril du perchoir de l’hémicycle provoque une onde de choc dans le Grand Nord, mais pas celle qu’on
attendait. Dans les villages kirdi de Tokombéré et Mora, c’est la fête.

Des jeunes en extase ont célébré autour des pots de vin de bil- bil, boisson locale jusque tard dans la nuit à Tokombéré. Dans les ruelles de Mora, des groupes d’hommes et de femmes ont entonné des chants traditionnels.
La nouvelle du limogeage de Cavaye Yéguié Djibril, figure tutélaire du régime Biya pendant plus de trois décennies,
a traversé les monts Mandara comme une décharge électrique. «Cet homme nous a représentés sans jamais nous voir», lâche Mariam, une commerçante de Mora, les bras levés. «Il était notre voix à Yaoundé, mais cette voix ne parlait que pour elle-même». Ce sentiment est largement partagé dans ces communautés kirdi. Pour beaucoup, Cavaye incarnait le paradoxe de l’élite compradore: catapulté au sommet du pouvoir, coupé des siens. Un symbole de la cooptation politique intertitre « qui doit etre supprimé » Élu ininterrompu de la circonscription de Tokombéré,
Cavaye Yéguié Djibril est souvent présenté comme le doyen des présidents de parlement au monde. Une longévité que ses détracteurs attribuent moins à son mérite qu’à sa loyauté sans faille envers Paul Biya. «Cavaye est un produit pur du système de cooptation ethnique pratiqué par Yaoundé dans les régions périphériques», analyse Théodore Mvondo, politologue à l’Université de Yaoundé II. «Il a été maintenu au sommet non pas parce qu’il développait sa région, mais parce qu’il la domestiquait politiquement ».
Les indicateurs sociaux de son fief donnent à réfléchir. Le département du Mayo- Sava, qu’il représente depuis des décennies, affiche des taux de scolarisation (20% environs), d’accès à l’eau potable et de couverture sanitaire
parmi les plus faibles du pays. Pour les populations kirdi, l’équation est simple: trente ans de pouvoir, zéro transformation. Le poids de l’héritage «intertitre inutile» Tous ne cèdent cependant pas à l’euphorie. Des voix plus mesurées invitent à tempérer les attentes. «La liesse est compréhensible, humainement et politiquement», reconnaît Aïssatou Hamidou, observatrice politique basée à Maroua. «Mais attention au mirage du changement de personne. Le système qui a produit Cavaye est intact. Son successeur est désigné par le même régime, selon la même logique». Une mise en garde que partagent plusieurs analystes. «Le limogeage de Cavaye intervient dans un
contexte de recomposition discrète des équilibres au sein du RDPC, le parti au pouvoir.
Certains y voient une opération de rajeunissement de façade, d’autres le signe d’un recalibrage des allégeances
internes à Yaoundé», analyse Daouda Amadou, enseignant dans le Mayo-Sava. Pour lui, l’essentiel est ailleurs: «Ce qui compte pour nous, c’est de savoir qui est l’élite qui vient après. Sera-t-il plus près de nous?
Entendra-t-il nos problèmes? Ou jouerat- il le même rôle de caution silencieuse?» Le remplacement de Cavaye
Yéguié ouvre indéniablement une page nouvelle dans l’histoire politique des Monts Kirdi. Elle ravive un débat de fond sur la représentation réelle des minorités kirdi Kirdi dans les institutions camerounaises, et sur la différence entre présence symbolique et pouvoir effectif. «La célébration d’aujourd’hui est aussi un avertissement adressé à celui qui viendra demain: être kirdi Kirdi ne suffit plus. Il faudra l’être autrement», conclut Isma, chef de village dans le Mayo-Sava.
Tom.






