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Bilan de CAVAYE : Trente-quatre ans au sommet, une région au fond du gouffre

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Populations Kirdi à l'intronisation de Cavaye comme Chef de Premier Degré

Il fut le président de l’Assemblée nationale le plus ancien du monde. Mais pendant que Cavaye Yéguié Djibril trônait à Yaoundé, sa région d’origine, les monts Mandara, croupissait dans un dénuement que les chiffres peinent à dissimuler.

Populations Kirdi à l’intronisation de Cavaye comme Chef de Premier Degré


Trente-quatre ans. C’est la durée pendant laquelle Cavaye Yéguié Djibril a présidé l’Assemblée nationale camerounaise, un record mondial. Trente-quatre ans aussi pendant lesquels les villages kirdi Kirdi de son fief, entre Tokombéré et Mora, ont attendu l’eau, les routes et l’électricité. Les données officielles sont sans appel. Le Grand Nord Septentrion affiche des taux de scolarisation parmi les plus faibles du pays. Dans les massifs montagneux, des villages entiers n’ont toujours pas accès à l’eau potable. Les centres de santé tournent fonctionnent sans médecins. Les salles de classe manquent d’enseignants qualifiés. Les pistes rurales restent impraticables en saison des de pluies. «Nous avons eu un des hommes les plus puissants du pays pendant trois décennies», dit Hamadou, agriculteur à Tokombéré. «Regardez autour de vous. Qu’est-ce qui a changé?»

Le sous-développement matériel n’est pas le seul grief. Ce qui ronge davantage les consciences dans les montagnes, c’est la confiscation de la représentation politique elle-même. Des jeunes des massifs, formés, engagés, déterminés, se sont vus systématiquement barrer la route. Pas par l’adversaire politique. Par leur propre camp. L’investiture refusée, le soutien retenu, la visibilité niée: autant de mécanismes discrets par lesquels une élite installée a préféré se perpétuer plutôt que se renouveler.

«On nous répétait qu’il fallait être patient, respecter les aînés, attendre notre tour», confie Jacques Boulo, militant kirdi. «Ce tour n’est jamais venu. Et pendant ce temps, la région reculait». Pour Aïcha Boukar, étudiante basée à Maroua, ce phénomène a un nom. «C’est le clientélisme de la cooptation sélective. On intègre quelques visages issus de certaines familles pour neutraliser les revendications collectives, sans jamais transférer de pouvoir réel. Cavaye en a été le cas d’école».

Des voix qui ne se taisent plus

Longtemps, ces critiques n’ont pas pu s’exprimer. La peur, l’isolement géographique, l’analphabétisme entretenu, la culture de la déférence héritée des rapports de domination: autant de verrous qui maintenaient les communautés kirdi dans le silence. Ces verrous sautent aujourd’hui, un à un. Les jeunes des montagnes parlent dans les universités de Yaoundé, Maroua et ailleurs. Ils écrivent dans des cercles intellectuels, animent des associations, investissent les réseaux numériques. Leur colère n’est plus diffuse, elle se formule, s’organise, se documente. « Nos voix ne sont plus muettes », affirme Djibrine, étudiant en droit originaire de Kourgui. « Et ce qui se passe aujourd’hui avec Cavaye, c’est la preuve que le récit que l’on nous imposait,

celui de la gratitude éternelle envers nos élites, est terminé ». Les départs massifs de jeunes vers les grandes villes, souvent présentés comme un problème, sont aussi lus autrement. « Ils ne partent pas par ingratitude », souligne Jean Maogé, conseiller d’orientation à Mora. « Ils fuient ce que leur propre région, gouvernée par les leurs, n’a pas su leur offrir. C’est le verdict le plus cruel ».

Pour le politologue Jewa, «la chute de Cavaye Yéguié n’efface pas trente-quatre ans. Elle les rend soudainement visibles. Elle force à nommer ce qui était tu : qu’une élite peut appartenir à une communauté sans la servir, peut la représenter sans la défendre, peut parler en son nom sans jamais l’écouter ». Pour les Kirdi, cette page qui se tourne est une exigence. Celle d’une représentation qui ne soit plus symbolique, mais réelle. Celle d’un développement qui ne soit plus promis, mais construit. L’heure n’est plus à la patience. Elle est à la comptabilité.

Tom.

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