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Quand les États appuient sur « pause »sur les réseaux sociaux

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Entre suspensions de plateformes, lutte contre la désinformation et fracture numérique persistante, l’Afrique centrale cherche encore l’équilibre entre contrôle politique et vitalité du web.

Le 12 mars, Journée mondiale contre la censure sur internet, agit comme un miroir parfois inconfortable pour l’Afrique centrale. Dans une région où les ambitions numériques cohabitent avec des régulations parfois abruptes, l’accès au web devient un terrain où s’affrontent visions politiques, impératifs sécuritaires et aspirations citoyennes. Autrement dit, un espace où la technologie avance vite… mais où les décisions politiques appuient parfois sur le bouton « pause ».

Au Gabon, l’illustration la plus spectaculaire de ce débat a été la suspension des principaux réseaux sociaux (WhatsApp, Facebook, Instagram et TikTok) décidée le 17 février 2026 par la Haute Autorité de la Communication (HAC). Le régulateur affirme avoir agi pour contenir la diffusion de contenus jugés haineux, trompeurs ou susceptibles de troubler l’ordre public. La décision, assure l’institution, s’appuie sur la loi n°014/2023 réorganisant la HAC et ne constituerait en rien une entorse à la Constitution. Dans la logique des autorités, il s’agirait d’une mesure de protection du débat public.

Mais pour certains acteurs politiques et de la société civile, la mesure ressemble davantage à un marteau utilisé pour écraser… une mouche numérique. L’opposant et ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze estime que cette suspension, par sa durée et son ampleur, constitue une sanction collective plutôt qu’une réponse ciblée. Dans un univers numérique où chaque citoyen est à la fois lecteur, producteur et diffuseur d’informations, couper les plateformes revient un peu, selon certains observateurs, à fermer une autoroute parce qu’une voiture a grillé un feu rouge.

En République Démocratique du Congo, la réflexion suit une trajectoire légèrement différente. Le président Félix Tshisekedi a récemment évoqué la nécessité de lutter contre les dérives en ligne, estimant que les réseaux sociaux peuvent amplifier la désinformation et les tensions sociales. Kinshasa s’appuie sur un Code du numérique censé encadrer cet espace en pleine expansion. Pour le chercheur congolais en gouvernance numérique Patrick Mbeko, l’objectif affiché est de trouver « un équilibre entre liberté d’expression et responsabilité numérique ». Mais l’équation reste délicate : trop de contrôle peut étouffer la parole publique, trop peu peut favoriser les manipulations.

Dans d’autres pays de la région, la question prend une forme encore différente. Au Tchad ou en République Centrafricaine, l’enjeu principal n’est pas toujours la régulation du contenu, mais l’accès même à l’internet. Avec des taux de connexion oscillant autour de 10 à 13 %, la fracture numérique reste considérable. Comme le souligne l’expert camerounais en politiques numériques Serge Abolo, « débattre de censure dans un pays où la majorité de la population n’est pas connectée revient parfois à discuter d’un match de football dans un stade presque vide ». Les organisations locales plaident donc d’abord pour l’extension des infrastructures et la réduction du coût des données mobiles.

Du côté des défenseurs des droits numériques, l’image la plus souvent utilisée est celle de l’arbitre. Un bon régulateur, disent-ils, doit veiller au respect des règles sans transformer chaque faute mineure en carton rouge. Autrement dit, réguler l’internet sans en neutraliser l’énergie créative.

Ce paysage contrasté illustre la complexité du débat sur les libertés numériques en Afrique centrale. La question ne se résume ni à la technologie ni à la politique : elle combine des choix juridiques, des réalités économiques et des visions différentes de ce que doit être l’espace public numérique. Et parfois, dans cette grande salle de contrôle du web, chacun cherche encore quel bouton permet d’ajuster la température sans déclencher la panne générale. Le débat n’est d’ailleurs pas nouveau.

Le Rapport 2023 de l’Agence française de développement consacré aux libertés numériques dans l’espace francophone rappelle que plusieurs pays de la région (dont le Gabon, le Cameroun, la RDC, le Tchad ou encore la République Centrafricaine) sont classés comme « partiellement non libres » dans l’exercice des droits numériques. Le document souligne notamment que des obstacles juridiques, combinés à certaines restrictions de contenu, peuvent fragiliser la confiance des citoyens dans l’écosystème digital.

Pour la spécialiste centrafricaine de la gouvernance de l’internet Mariama Ndoye, la solution réside moins dans les coupures que dans la pédagogie et la transparence. « L’internet est devenu une place publique mondiale. On ne peut pas simplement en fermer les portes chaque fois que la conversation devient bruyante », explique-t-elle.

Au fond, le défi est peut-être là : apprendre à gérer ce nouvel espace où les idées circulent à la vitesse de la fibre optique. Car si l’on peut suspendre une plateforme en quelques clics administratifs, il est beaucoup plus difficile de suspendre la conversation elle-même. Et dans l’histoire du numérique comme dans celle de la politique, les idées ont souvent prouvé qu’elles savaient très bien contourner les pare-feu.

Rémy Biniou

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