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Ambition continentale sans efficacité opérationnelle

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Sur le papier, l’Architecture africaine de Paix et de Sécurité (APSA) ressemble à une cathédrale institutionnelle. Mais, face aux groupes armés mobiles et adaptatifs, la solennité du dispositif peine à produire l’effet dissuasif espéré.

Cinq piliers, une doctrine, des mécanismes d’alerte, une force en attente, un fonds dédié : l’Union africaine a pensé large, structuré dense, normé serré. « Le Conseil de paix et de sécurité (CPS), cœur décisionnel ; le Groupe des sages, bras diplomatique ; le Système continental d’alerte rapide (CEWS), vigie des crises ; la Force africaine en attente (ASF), outil d’intervention ; et le Fonds pour la paix, garant théorique de l’autonomie financière. L’ensemble est coordonné avec les Communautés économiques régionales selon un principe de subsidiarité censé rapprocher la réponse sécuritaire des réalités du terrain. Il y a tout, en plus des communiqués impeccables, les organigrammes rassurants, les acronymes nombreux. À la lecture des textes, l’Afrique tient son bouclier collectif », fait constater l’analyste camerounais, William Mbamvele. Il poursuit : « À ce socle institutionnel s’ajoutent des instruments normatifs adoptés par l’Union africaine : la Convention de l’OUA sur la prévention et la lutte contre le terrorisme, un Plan d’action stratégique continental et un Comité ministériel dédié. La feuille de route « Faire taire les armes à l’horizon 2030 », inscrite dans l’Agenda 2063, projette même une ambition historique : celle d’un continent pacifié, maître de sa sécurité ».

À l’épreuve du terrain, « le bouclier ressemble parfois à un parapluie troué », selon la formule de l’internationaliste gabonais Xavier Amia Ndong. « Entre l’architecture formelle et la capacité opérationnelle, l’écart est béant », déplore-t-il. À cette aune, l’exemple le plus révélateur demeure la Force africaine en attente. Déclarée pleinement opérationnelle en 2016, elle n’a jamais été déployée comme force continentale intégrée. « C’est une force en attente… d’un consensus », ironise la politologue camerounaise Leila Mariam Haoua. Les revues stratégiques décidées par le CPS ont accumulé retards et reports, souvent justifiés par des déficits de financement. Des consultations techniques, notamment à Alger et à Accra, ont tenté d’actualiser la doctrine des opérations de soutien à la paix. Pourtant, l’alignement reste inachevé. « La mécanique lourde de la coordination entre 55 États ralentit l’élan. Interopérabilité limitée, logistique hétérogène, appétit variable pour les opérations extérieures plombent l’ensemble », expose Guy-Maurille Massamba.

Dans une note stratégique publiée récemment, ce dernier relève que le Fonds pour la paix, censé garantir l’autonomie financière, demeure lui aussi sous tension. Les retards de contribution, les priorités budgétaires concurrentes et la fragilité de certaines économies nationales compliquent encore l’équation. Pour la professeure nigériane Chiamaka Okoye, « sans mécanisme contraignant et prévisible, la planification des opérations restera tributaire d’aléas financiers incompatibles avec l’urgence sécuritaire ». « Tant que le financement dépendra en grande partie de partenaires extérieurs, l’autonomie stratégique restera relative », observe Xavier Amia Ndong. En clair : difficile de parler de souveraineté sécuritaire quand le carburant vient d’ailleurs.

À cela s’ajoute la logique de subsidiarité confiée aux Communautés économiques régionales. Sur le principe, la proximité géographique favorise la réactivité. Dans les faits, elle révèle aussi des rivalités d’influence et des divergences d’agenda. « L’APSA est une architecture multiniveaux ; le problème, c’est que les étages ne communiquent pas toujours », note avec humour le chercheur marocain Youssef El Mansouri.
Pourtant…

L’ambition demeure intacte. L’Agenda 2063 promet de « faire taire les armes ». Mais les armes, elles, ne consultent pas les calendriers institutionnels. La menace terroriste évolue vite, exploite les failles, traverse les frontières. Face à elle, l’Afrique dispose d’un édifice normatif impressionnant, mais encore en quête de vitesse d’exécution. « Comme si la grammaire diplomatique se heurtait brutalement au langage des kalachnikovs », glisse Leila Mariam Haoua.

Pour le géostratège camerounais Lemma Bekele, « la crédibilité d’une architecture de sécurité se mesure à sa capacité d’action rapide, pas à l’épaisseur de ses rapports. « Et là, le défi est moins conceptuel que politique : transformer l’intention collective en puissance concrète », théorise Guy-Maurille Massamba.

Rémy Biniou

L’Afrique brûle

Le terrorisme n’est plus une menace périphérique pour l’Afrique : il est devenu son quotidien tragique. En une décennie, le centre de gravité de la violence djihadiste s’est déplacé vers le continent, installant une insécurité chronique du Sahel à la Corne de l’Afrique. Les bilans publiés par l’Union africaine ne sont pas de simples colonnes de chiffres ; ils traduisent des vies brisées, des économies asphyxiées, des générations prises en otage.

Dans le Sahel, les groupes armés exploitent l’immensité des territoires et la fragilité des États. En Somalie, la résilience meurtrière d’Al-Shabaab rappelle que l’idéologie prospère là où l’autorité publique vacille. La contagion gagne les zones côtières, menace les corridors commerciaux et instille la peur dans des sociétés déjà éprouvées par la pauvreté et le chômage massif des jeunes.

Pourtant, l’Afrique s’est dotée d’un ambitieux dispositif sécuritaire : l’Architecture africaine de paix et de sécurité. Conçue pour prévenir, gérer et reconstruire, elle devait incarner la maturité stratégique du continent. Mais entre l’ambition et l’action, l’écart demeure béant. Les forces régionales manquent d’équipements, les financements restent dépendants de partenaires extérieurs, et les désaccords politiques minent la cohésion.

Le drame africain ne réside pas seulement dans la violence des attaques, mais dans la lenteur des réponses collectives. Chaque État lutte à sa manière, souvent isolé, parfois en concurrence avec ses voisins. Cette fragmentation offre aux groupes terroristes un avantage stratégique évident : ils traversent des frontières que les armées peinent à coordonner.

Il faut le dire avec gravité : la bataille contre le terrorisme ne se gagnera ni par les seules armes ni par des déclarations solennelles. Elle exige une vision commune, un financement autonome et une gouvernance capable de restaurer la confiance des citoyens. Sans justice sociale, sans perspectives économiques, la sécurité restera un mirage.

L’heure n’est plus aux diagnostics répétés. L’Afrique doit transformer ses mécanismes institutionnels en véritable puissance d’action. À défaut, le continent continuera de subir une guerre diffuse qui ronge ses fondations et compromet son avenir.

Face au terrorisme…Éclats et cacophonie

En l’absence d’une Force africaine en attente (ASF) pleinement opérationnelle, le continent jongle avec une myriade de mécanismes ad hoc, chacun répondant à une crise spécifique sur un terrain limité.

La Force multinationale mixte (MNJTF) se bat contre Boko Haram et l’ISWAP dans le bassin du lac Tchad, l’Initiative d’Accra sécurise les côtes ouest-africaines, la SADC déploie SAMIM contre Ahlu Sunna Wal Jama au Mozambique, et la mission AUSSOM de l’UA continue de traquer al-Shabaab en Somalie. « C’est un peu comme si chaque équipe jouait son match sans arbitre central », ironise le politologue tchadien Aïssatou Oidpoi. « Sur le terrain, cela donne l’impression d’un patchwork stratégique où chaque pièce tente de tenir seule. » Selon le professeur ivoirien Jean Kouadio, expert en géopolitique régionale, « ces dispositifs sont opérationnels, mais leur efficacité collective reste incertaine : aucune ASF pour harmoniser les plans, aucune coordination centralisée pour ajuster les mouvements ».

La MNJTF illustre cette ambivalence. Seule coalition régionale véritablement fonctionnelle, elle a vacillé après le retrait du Niger en mars 2025, exposant un vide sécuritaire que les groupes terroristes se sont empressés d’exploiter. « Quand un État bouge, tout l’édifice tremble », note la chercheuse camerounaise Amina Bello. « Les contingents sont hétérogènes, la logistique varie et la volonté politique fluctue… il n’en faut pas plus pour transformer un succès régional en casse-tête diplomatique ». Pour un colonel camerounais à la retraite, spécialiste des opérations multirégionales, « mutualiser des armées avec des doctrines différentes, c’est moins de la stratégie que de l’illusion tactique ; et pourtant, on continue de croire que le miracle se produira à chaque réunion ministérielle ».

Au Sahel central, le défi s’intensifie. Mali, Burkina Faso et Niger, passés sous gouvernance militaire, ont formalisé leur retrait de la CEDEAO le 29 janvier 2025 et créé l’Alliance des États du Sahel (AES), bloc souverainiste rejetant les cadres de coopération régionale. « La rupture sahélienne est un tournant dramatique », souligne le géostratège burkinabé Salif Traoré. « Ces États expulsent les forces françaises et américaines, choisissent Africa Corps comme appui… et compliquent la vie de toute l’architecture sécuritaire panafricaine. » La situation est aggravée par l’essor de JNIM et de l’EIGS, qui profitent de l’isolement pour étendre leur influence, notamment à travers les sièges prolongés de plusieurs villes maliennes.

Cette désolidarisation a des effets immédiats : le partenariat AES-Africa Corps ne parvient pas à stabiliser les zones critiques, et les alertes sécuritaires sont désormais plus vite dépassées que relayées. « On assiste à un paradoxe stratégique », observe Lemma Bekele, expert camerounais en géostratégie. « Là où la menace est la plus intense, les cadres régionaux et continentaux sont absents. C’est un peu comme installer un radar sans antenne : l’infrastructure est là, mais la surveillance est illusoire ». Les analystes s’accordent pour dire que la cohérence du système africain vacille, et que la fragmentation régionale rend toute action rapide et coordonnée presque impossible.

Pourtant, certains aspects pragmatiques subsistent. Les mécanismes ad hoc permettent au moins une réaction locale immédiate. « C’est mieux que rien, mais pas suffisant », note Aïssatou Oidpoi avec un sourire mi-ironique. Les experts en relations internationales rappellent que le vrai défi n’est plus la multiplication des dispositifs, mais leur consolidation et la transformation des coalitions existantes en structures durables, capables de s’adapter à la mobilité et à la complexité des groupes terroristes. Sans ASF fonctionnelle et sans coordination centralisée, l’Afrique continuera de jouer une partition éclatée face à des ennemis parfaitement synchronisés.

Bobo Ousmanou

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