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L’un n’empêche pas l’autre

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Il est parfaitement légitime de se réjouir pour le comédien Fortuné Akakpo, à qui une maison a été promise. Dans un pays où tant d’artistes vivent dans la précarité, voir l’un d’entre eux bénéficier d’un geste matériel concret peut susciter une satisfaction sincère. Mais se réjouir n’interdit pas de réfléchir. Applaudir n’oblige pas à se taire. L’un n’empêche pas l’autre.

Exprimer des interrogations ne signifie pas être de mauvaise foi, ni être animé d’une quelconque hostilité systématique. Cela signifie simplement exercer son esprit critique. À moins de considérer que toute question adressée à l’action publique relève de la trahison ou de l’irrespect, ce qui reviendrait à sombrer dans l’idolâtrie politique. Une démocratie saine ne repose pas sur l’adoration des dirigeants, mais sur la capacité des citoyens à évaluer, comparer et questionner.

Il a été largement souligné que le ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle, Adama Kamara, aurait fait preuve de générosité envers Fortuné Akakpo. Très bien. Mais réduire l’analyse à cette seule dimension me paraît à la fois simpliste et naïf. La générosité d’un responsable public ne peut être appréciée uniquement à l’aune d’un geste ponctuel et médiatisé. Elle doit être évaluée dans la cohérence globale de son action. Car d’autres artistes, tout aussi talentueux et tout aussi en difficulté, n’ont pas bénéficié d’un soutien comparable. On pense notamment à Troupa Gbizié Bruno, dit Zoumana, ou encore à Guehi Vêh. Leur talent n’est pas inférieur. Leur besoin de reconnaissance et d’appui matériel n’est pas moindre. Pourquoi alors cette différence de traitement ? Sur quels critères se fonde la sélection ? L’émotion médiatique ? La visibilité du moment ? Les affinités personnelles ?

La République, comme une mère, doit avoir de l’affection et de l’attention pour tous ses enfants. Elle ne peut se permettre d’agir de manière sélective, sous peine de nourrir un sentiment d’injustice. La solidarité publique doit être structurée, équitable et transparente. Sinon, elle donne l’impression d’un favoritisme ou d’une communication politique plus que d’une politique sociale cohérente. Voilà la première remarque qu’il me semblait nécessaire de formuler.

Deuxième point: les vigiles de Côte d’Ivoire. Ces hommes et ces femmes assurent la sécurité de nos administrations, de nos entreprises, de nos espaces privés et publics. Ils travaillent souvent dans des conditions difficiles, avec des horaires étendus et sans jours de repos suffisants. Or beaucoup d’entre eux ne perçoivent pas la totalité de leur dû. Leur salaire légalement établi s’élèverait à 182 561 francs CFA, auxquels devrait s’ajouter une prime d’ancienneté. Dans la réalité, nombre d’entre eux ne touchent que 105 000 francs CFA par mois.

Comment ne pas voir là une contradiction ? Comment applaudir un geste ponctuel, aussi louable soit-il, si dans le même temps des travailleurs essentiels continuent de subir une forme d’injustice salariale ? La véritable générosité d’un ministre de l’Emploi ne devrait-elle pas commencer par l’application rigoureuse des textes en vigueur et par la défense des droits des travailleurs les plus modestes ? Les vigiles seraient sans doute reconnaissants si l’on veillait à ce qu’ils perçoivent l’intégralité de leur rémunération et bénéficient de conditions de travail décentes.
Troisième point, plus délicat: le contexte dans lequel intervient cette aide à Fortuné Akakpo. Le ministre Adama Kamara est l’époux de Nina Keïta, dont le nom a été cité dans des accusations graves à l’échelle internationale concernant le délinquant sexuel Jeffrey Epstein. Que ces accusations soient fondées ou non, qu’elles soient confirmées ou infirmées par la justice, elles existent dans l’espace public et affectent l’image du pays.

Dans ce contexte, une aide financière spectaculaire accordée à un artiste populaire peut légitimement susciter des interrogations. S’agit-il d’un geste purement désintéressé ? Ou d’une tentative de redorer une image ternie ? De détourner l’attention d’un scandale qui éclabousse indirectement la sphère politique ? Toute personne dotée d’un minimum d’esprit critique est en droit de poser la question. Interroger les motivations ne revient pas à condamner d’avance. Cela relève simplement du discernement.

Lorsqu’un responsable public agit dans un climat de suspicion, il doit redoubler de transparence. Les symboles comptent. Les gestes publics prennent une dimension politique qu’on ne peut ignorer. Une « générosité » soudaine, au moment précis où une polémique enfle, peut être perçue comme stratégique plutôt qu’humanitaire. Et cette perception, qu’on le veuille ou non, fragilise la crédibilité de l’action.
Il ne s’agit pas ici de nier la valeur d’un soutien apporté à un artiste. Il s’agit de rappeler qu’un acte isolé ne suffit pas à effacer des interrogations plus larges. On ne peut pas, après avoir reproché tant de choses à ses prédécesseurs, faire pire qu’eux. On ne peut pas dénoncer hier le favoritisme, l’injustice ou l’opacité, puis adopter aujourd’hui des pratiques qui y ressemblent.

L’exigence de cohérence est la condition minimale de la crédibilité politique. Gouverner, ce n’est pas distribuer des faveurs ponctuelles sous l’œil des caméras ; c’est bâtir des mécanismes durables, équitables et contrôlables. C’est veiller à ce que les artistes bénéficient d’un cadre structuré de soutien. C’est garantir que les travailleurs soient protégés par la loi. C’est accepter que les citoyens posent des questions sans être taxés d’ennemis du régime.

Il est trop facile de disqualifier toute critique en la réduisant à une attaque personnelle ou à une opposition systématique. Cette stratégie, en réalité, évite le débat de fond. Elle dispense de répondre sur le fond des politiques publiques. Elle transforme l’espace civique en arène d’insultes et de soupçons.

Or seuls les gens qui réfléchissent font avancer la société. Ceux qui argumentent, qui confrontent des faits, qui exigent des comptes, participent à la construction d’une démocratie plus solide. Les insulteurs, en revanche, n’apportent rien. Ils se contentent de bruit et d’invective. Ils confondent loyauté politique et absence de pensée critique.

Se réjouir pour Fortuné Akakpo, oui. Mais demander pourquoi d’autres artistes restent dans l’ombre, pourquoi des vigiles sont sous-payés, pourquoi un geste spectaculaire survient dans un contexte polémique, est tout aussi légitime. L’un n’empêche pas l’autre. Bien au contraire, c’est précisément parce que l’on souhaite le bien commun que l’on refuse de se contenter d’apparences.

La maturité citoyenne consiste à tenir ensemble ces deux exigences: la capacité d’apprécier un acte positif et la détermination à examiner l’ensemble du tableau. C’est à cette condition que la République pourra véritablement se comporter comme une mère attentive à tous ses enfants, sans discrimination, sans favoritisme et sans calcul caché.

Jean-Claude Djéréké

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