Dans nos villes et villages, on aime dire que le Cameroun est un pays de vie, de bruit et de solidarité. Les rires fusent aux carrefours, les marmites chantent, les voisins deviennent famille. On plaisante sur la débrouille, sur les produits « arrangés », sur les services qui promettent beaucoup et livrent peu.

On ironise sur les CV gonflés, les entreprises qui apparaissent puis disparaissent comme des feux de paille, les relations construites pour sauver les apparences. On organise des fêtes grandioses, on affiche des bonheurs impeccables sur les réseaux, on se persuade que tout va bien parce que la musique est forte et que la salle est pleine. On mange en plaisantant sur l’origine douteuse d’un plat, on trinque en espérant que la boisson soit plus honnête que l’étiquette, et on se promet de faire attention… la prochaine fois. On produit beaucoup, on consomme vite, on passe à autre chose. L’essentiel devient d’exister dans le bruit ambiant, quitte à sacrifier la profondeur. Quelques signatures, beaucoup d’illusions, et des communautés qui dansent parce que, franchement, rire vaut mieux que pleurer. L’humour reste leur bouclier le plus fiable. La vie communautaire avance avec ce mélange unique de chaleur humaine et de débrouillardise inventive. On se salue, on partage, on s’entraide. Puis, parfois, on ferme un peu les yeux. Parce qu’ici, tout le monde sait que derrière certaines vitrines bien éclairées se cachent des réalités moins brillantes : nourriture approximative, services bricolés, promesses extensibles comme un vieux filet de pêche.
Tout cela fait sourire. Mais le quotidien raconte parfois une autre histoire plus discrète, moins photogénique. Car, au vrai, derrière cette chaleur, une inquiétude sourde grandit : celle des communautés où l’à-peu-près, le non-dit et les frustrations accumulées finissent parfois par déborder, et pas toujours de la meilleure manière. Des drames familiaux où la jalousie, la détresse ou la colère prennent le dessus, comme cette tragédie où une mère a ôté la vie à ses propres enfants avant de sombrer elle-même. Ou encore ces violences conjugales qui franchissent l’impensable, à l’image de ce crime commis dans un cadre scolaire, bouleversant toute une communauté et rappelant brutalement que la violence n’est jamais abstraite. Elle touche des visages, des familles, des enfants. Ces événements ne surgissent pas du néant. Ils interrogent notre manière de vivre ensemble, de gérer les conflits, de reconnaître la souffrance avant qu’elle n’explose. Ils posent une question inconfortable : avons-nous banalisé trop de choses : le mensonge, la pression sociale, la compétition malsaine… Au point d’oublier l’essentiel, c’est-à-dire la valeur de la vie et du lien humain ?
Alors comment en sommes-nous arrivés à ce grand numéro d’équilibriste entre débrouille et dérive ? Peut-être parce que survivre a longtemps été plus urgent que construire. Peut-être aussi parce que dénoncer fatigue, et que s’adapter semble plus simple. Mais à force de s’adapter, on finit parfois par s’habituer à ce qui devrait nous déranger.
Pourtant, il serait injuste de ne voir que l’ombre. Dans chaque communauté, il existe des femmes et des hommes qui choisissent le sérieux plutôt que la facilité : ceux qui travaillent avec intégrité, qui élèvent leurs enfants avec patience, qui refusent de tricher même quand personne ne regarde. Ils sont la preuve que le récit peut changer.
Peut-être est-il temps de cesser de tout excuser au nom de la débrouille ou du « c’est comme ça » dans chaque communauté. Peut-être faut-il retrouver le courage de nommer les dérives, d’écouter la détresse, de valoriser le vrai, dans nos assiettes, nos entreprises, nos couples, nos institutions. Peut-être que le vrai tournant commencera le jour où nous déciderons collectivement que l’exigence n’est pas un luxe, mais une forme de respect, pour soi, pour les autres, pour ce pays qui mérite mieux que des solutions éternellement provisoires et provisoirement éternelles.
Le Cameroun reste ce pays capable de rire même dans l’adversité. Mais au-delà de l’humour et de l’ironie, une responsabilité collective s’impose : faire en sorte que nos communautés ne soient pas seulement des lieux où l’on survit et où l’on s’adapte, mais des espaces où l’on protège, où l’on construit, et surtout où la vie, toute vie, demeure sacrée.
Jean-René Meva’a Amougou






