Home INTÉGRATION RÉGIONALE Briqueterie : là où l’Islam urbain façonne des cordialités

Briqueterie : là où l’Islam urbain façonne des cordialités

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Ce mercredi 18 février 2018, la Briqueterie entre en Ramadan. Derrière les vendeurs de Soya en blouses blanches et l’odeur de la bouillie préparée pour la rupture, se joue bien plus qu’un rituel religieux. Dans ce quartier emblématique de Yaoundé, l’islam organise la vie sociale, arbitre les conflits, encadre la jeunesse et nourrit un vivre-ensemble fragile mais réel.

Il est 16 heures à la Briqueterie. La chaleur est lourde, les visages concentrés. À quelques heures de la rupture du jeûne, les mouvements autour des étals ralentissent. Des jeunes discutent à voix basse devant la grande mosquée. Ibrahim, 23 ans, étudiant en droit, vit le mois sacré comme une école de rigueur. «Ici, si tu traînes trop, on te rappelle à l’ordre. Le Ramadan nous discipline. On évite les bagarres inutiles, on respecte les anciens». Pour lui, l’islam pratiqué à la Briqueterie n’est pas qu’une affaire de prière: «C’est un cadre. Même quand tu es tenté par des choses pas bonnes, la communauté te regarde». Son ami Abdoulaye, apprenti mécanicien, ajoute: «On parle souvent de radicalisme. Mais ici, nos imams nous parlent de paix, de travail. Ils disent que l’islam, c’est construire, pas détruire». Dans un contexte régional marqué par la montée des violences extrémistes, cette parole prend un relief particulier.

Les imams, arbitres du quotidien
À l’intérieur d’une mosquée, l’imam El Kebir insiste sur la responsabilité sociale du croyant. «Le Ramadan, ce n’est pas seulement s’abstenir de manger. C’est purifier son comportement. Si deux commerçants se disputent, ils viennent me voir. Si un jeune dérive, nous discutons», souligne-t-il. Selon lui, la régulation sociale par les autorités religieuses complète l’action de l’État. «Nous ne remplaçons pas la justice, mais nous prévenons beaucoup de conflits», confie le guide religieux. Le rôle des Imams dans la résolution des conflits n’est pas nouveau en soi. Il tire sa source de pratiques anciennes qui s’adaptent dans le nouveau contexte social. «Avant, on réglait déjà les problèmes autour de la mosquée. La Briqueterie a grandi, mais cette tradition reste», souligne le patriarche El Hadj Oumar, 72 ans, rencontré à la Briqueterie. Pour ce notable, l’islam a permis de maintenir une cohésion dans un quartier densément peuplé et économiquement contrasté.

Dialogue interreligieux et femmes
Une boutique tenue par un commerçant chrétien reste ouverte malgré le jeûne. Il témoigne: «Pendant le Ramadan, je respecte mes voisins. On évite de manger devant eux. À Noël, ils viennent nous saluer aussi». L’imam El Kebir confirme l’existence d’échanges réguliers avec les responsables d’églises voisines. «Nous sommes dans la même ville. Si nous ne dialoguons pas, qui le fera?» Ce dialogue interreligieux, peu médiatisé, participe à la stabilité d’un espace urbain où la diversité confessionnelle est une réalité quotidienne.

Dans une concession animée, Aïssatou Dabo, 19 ans, prépare des beignets pour la rupture. Étudiante en sciences sociales à l’université de Yaoundé 1, elle revendique sa place. «On dit souvent que la mosquée est l’affaire des hommes. Mais sans nous, le Ramadan ne tient pas. Nous organisons, nous enseignons aux enfants, nous participons aux associations féminines», s’exclame-t-elle. Elle est vite suivie dans sa lancée par sa maman: «Les femmes transmettent la foi. C’est nous qui apprenons aux enfants à jeûner, à prier». Si leur visibilité institutionnelle reste limitée, leur rôle social est central. Certaines participent désormais à des cercles d’enseignement religieux, signe d’une évolution progressive.

Prévenir les dérive: le rôle de l’éducation
La Briqueterie offre un cas d’école. Telle est la conclusion à laquelle parvient le sociologue urbain Dr. Hamadou à l’observation des mutations sociales et des interactions des communautés qui y vivent. «L’islam local fonctionne comme un système normatif. Il fixe des règles, valorise la solidarité, et surtout, encadre la jeunesse. Cette proximité réduit les risques de radicalisation», affirme-t-il. Il nuance toutefois: «Le risque zéro n’existe pas. Mais la force des réseaux communautaires ici constitue un rempart important». Selon lui, le Ramadan agit comme un moment de renforcement identitaire positif. «On réaffirme l’appartenance à une communauté, mais dans un cadre national», renseigne l’homme de sciences.

Au coucher du soleil, l’appel à la prière résonne. Les dattes circulent, les « boutas » d’eau passent de main en main. Les différences sociales semblent suspendues. À la Briqueterie, le Ramadan révèle un islam urbain ancré dans la tradition mais attentif aux défis contemporains. Entre autorité morale, dialogue interreligieux, prévention des radicalismes et engagement discret des femmes, la communauté musulmane structure une partie de la vie sociale de Yaoundé. Plus qu’un mois sacré, le Ramadan apparaît ici comme un laboratoire du vivre-ensemble dans un équilibre fragile, mais tangible; où la foi devient une force d’organisation collective au service de la paix urbaine.

Tom.

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