Longtemps ignoré par les sphères financières, le climat devient un facteur direct de risque systémique en Afrique.

Sécheresses, inondations et tempêtes tropicales fragilisent les économies et menacent la stabilité des banques africaines. Des événements récents l’illustrent avec force : en 2019, le cyclone Idai au Mozambique provoque des pertes économiques estimées à plus de 2 milliards de dollars et fragilise des milliers d’emprunteurs.
Au Sénégal, la montée des eaux à Saint-Louis pousse certaines banques à limiter les prêts immobiliers sur le littoral. Au Cameroun, les baisses de rendement du coton et du maïs dans le bassin du Logone affectent gravement les remboursements dans les institutions de microfinance rurales.
À Nairobi, la réduction des niveaux hydrologiques dans les barrages hydroélectriques fragilise les entreprises fortement dépendantes de l’énergie, ce qui a entraîné une augmentation des défauts de paiement. Dans les banques commerciales, l’exposition au risque climatique devient tangible et mesurable.
Les institutions financières surveillent de près leurs portefeuilles agricoles, immobiliers et d’infrastructure, secteurs parmi les plus vulnérables aux aléas climatiques. « Nous sommes à l’aube d’une ère où le climat dicte la solidité financière », prévient Jean-Baptiste Tchega. « Un choc climatique majeur dans un seul pays peut contaminer toute une union monétaire », souligne l’analyste financier basé à Yaoundé. « Une sécheresse prolongée ou une inondation majeure peut provoquer une vague de défauts de paiement, menaçant l’ensemble du système bancaire », avertit Gregory Akum, senior bank analyst et à chercheur à l’Institut panafricain de finance durable.
Action
Face à cette menace, une tendance claire émerge : la réglementation financière africaine se réinvente autour de la dimension climatique. Les banques centrales commencent à intégrer systématiquement le risque environnemental dans leurs directives prudentielles, les ratios de solvabilité et les mécanismes de surveillance macroéconomique. Ce virage, encore inégal selon les pays, dessine progressivement une nouvelle architecture financière où la stabilité ne se mesure plus seulement en termes de ratios bancaires, mais aussi en vulnérabilité face au climat. « L’Afrique doit apprendre à évaluer la vulnérabilité climatique de ses portefeuilles comme elle le fait pour le risque de crédit ou de liquidité », propose Abdul Rahman Tidjani.
Le banquier tchadien insiste sur la nécessité d’intégrer le climat dans la surveillance macro-prudentielle, pour éviter que des pertes locales ne se propagent au système financier. Certaines banques centrales africaines l’ont compris et ont pris conscience de l’urgence. La BEAC, la BCEAO et la Bank of Mauritius, par exemple, ont mis en place des stress tests climatiques inspirés des standards du NGFS, le réseau mondial des superviseurs financiers.
La Banque africaine de développement insiste sur la coopération entre régulateurs, investisseurs et gouvernements. Ces exercices évaluent l’impact d’inondations, de sécheresses prolongées ou de chocs énergétiques sur la solvabilité des banques. Le constat est clair : le changement climatique n’est plus une menace lointaine. Il est un catalyseur de réforme, imposant aux banques africaines de repenser leur approche du risque. Comme le résume Amina Toure : « Lire le climat devient aussi vital que lire un bilan ».
Urgence
Selon des indications crédibles, la réunion des banques centrales africaines à Yaoundé confirme l’urgence. Joints par Intégration, plusieurs participants soulignent déjà la nécessité d’intégrer les risques climatiques dans la régulation bancaire et de renforcer les dispositifs de financement pour protéger les économies vulnérables. Pour étayer leurs positions, les uns et les autres mettent en avant la vulnérabilité spécifique du continent.
L’agriculture, l’énergie et les infrastructures essentielles subissent des chocs environnementaux qui compromettent la solvabilité des États et des entreprises. L’enjeu dépasse la simple gestion des crises : il s’agit de transformer la finance africaine. Les institutions doivent désormais combiner innovation et prudence dans un environnement où la stabilité économique dépend autant du climat que des politiques monétaires. La réussite de cette transition pourrait redéfinir le rôle de l’Afrique sur la scène financière mondiale.
JRMA





