Zone des trois frontières : Le projet de développement entre dans sa phase opérationnelle

Lors d’une session du comité de pilotage tenue en fin janvier, les autorités camerounaises ont promis de passer à l’offensive cette année. 

Transformer le potentiel de la zone en richesses pour l’intensification des echanges intracommunautaires

Le 31 janvier 2019, le comité de pilotage du Programme de développement intégré de la zone des trois frontières (PDIZTF) a tenu, à Ambam, dans le sud du Cameroun, sa troisième session en une demi-dizaine d’années d’existence. Créé le 13 novembre 2013 par un décret du Premier ministre camerounais, le projet, qui ambitionne à terme de transformer la localité en zone économique spéciale, a pris trop de temps pour se mettre en place (voir interview page 11).

Pour Félix Nguele Nguele, son président et non moins gouverneur de la région du Sud, le programme rencontre de «sérieuses déficiences, parfois tributaires des pesanteurs administratives» : Ressources budgétaires non débloquées, ressources humaines en attente de recrutement, études en berne, requête de financement en instance, silence des partenaires… Les maux qui entravent le déploiement optimal du projet sont nombreux.

Une première réponse a commencé à être donnée en novembre 2016 avec la nomination d’un coordonnateur, puis, le 12 février 2018, avec le décret du chef du gouvernement camerounais, modifié et complété par celui du 13 novembre 2013. Certains partenaires institutionnels tels que l’Union européenne, la Banque africaine de développement ont d’ores et déjà répondu favorablement aux requêtes du programme. C’est donc dans cette lancée que le coordonnateur du PDIZTF affirme que cette année sera celle de l’offensive. «Comme projets phares en 2019, nous avons la formation d’une masse critique d’environ 2400 entrepreneurs agropastoraux et halieutiques, avec l’appui technique du projet SSAB-GIZ. La sensibilisation des acteurs locaux (communautés responsables des forêts, les CTD) à la transformation secondaire et tertiaire du bois est également un autre objectif », indique André Mballa.

Zone stratégique
Ces activités permettront de renforcer les capacités des producteurs de la localité, afin de les faire migrer vers une production industrielle, mais aussi de lever les obstacles culturels au développement de l’industrie du bois. À ce sujet, un mémorandum d’entente lie déjà le PDIZTF à la GIZ. Plusieurs études pourront également être finalisées notamment : l’étude de faisabilité en vue de la construction d’une technopole agro-industrielle dans la zone ; l’étude de faisabilité en vue de la construction du Centre international pour l’artisanat et du musée Fang-Beti ; les études monographiques de certains marchés frontaliers stratégiques (Kye-Ossi, Abang-Minko’o, Meyo-Biboulou et Menguikom).

Localité stratégique pour le Cameroun, la zone des trois frontières sommeille sur les lauriers de son potentiel. Point d’intégration sur l’Afrique centrale et atout identifié de la consolidation du leadership géoéconomique du Cameroun dans la sous-région, le bassin peine à sortir de son enclavement. «Absence d’électricité, voies de communication en délabrement voire inexistante, production agricole insuffisante, activités commerciales et financières faibles, services sociaux vétustes». C’est le diagnostic que dresse Emilienne Evina Alo’o, doctorante à l’Université de Dschang, et qui vient de séjourner dans la localité, dans le cadre de ses recherches.

 

Une allocation budgétaire en deçà des enjeux

L’enveloppe budgétaire dédiée au PDIZTF pour l’exercice 2018 était de 451, 29 millions de francs CFA. La répartition des lignes était la suivante : 151 289 300 de F CFA de contribution des partenaires techniques et financiers, 300 000 000 pour l’État du Cameroun, 50 000 000 inscrits au programme 304 du chapitre 22 de la direction générale de la planification et de l’aménagement du territoire du Minepat, intitulé «Renforcement de la planification et intensification des actions d’aménagement du territoire». Mais moins de 50 % des ressources ont été mises à disposition de l’unité de gestion du programme.

Le plan d’action du programme en 2018 a été articulé autour de 14 axes d’intervention. On peut évoquer : le suivi des projets du budget d’investissement dans la zone du programme ; l’établissement des partenariats avec d’autres programmes dont le Projet de développement de la riziculture irriguée et pluviale (Proderip), le Projet national de développement des cultures fruitières (PNDCF) et le Projet de développement de l’élevage (Prodel). Le PDIZTF s’est positionné sur le programme frontière de la CEEAC. Six projets ont été proposés, en rapport avec l’axe «coopération transfrontalière». Le budget 2019 est en amendement, après les recommandations du comité de pilotage.

Zacharie Roger Mbarga

 

Libreville et Malabo trainent les pieds 

La formulation d’un programme consensuel de développement de la zone des trois frontières attend toujours l’accord de ces deux pays limitrophes du Cameroun.

 

Le développement de la zone des trois frontières est officiellement une préoccupation des trois chefs d’État dont les pays partagent l’emprise géographique (Cameroun-Gabon-Guinée Équatoriale). Or, les trois pays semblent ne plus être sur la même longueur d’onde. Le coordonnateur du PDIZTF craint même que «les priorités ne soient pas toujours les mêmes pour les partenaires». Il est évident que «cette situation freine la mise en place, et partant, la mise en œuvre de cet important programme» regrette-t-il.

Nuages
En effet, le Cameroun a organisé une première concertation tripartite, du 28 février au 3 mars 2018, à Ambam. L’objectif était d’adopter une démarche consensuelle et de formuler un programme commun de la zone des trois frontières. Les participants venus du Cameroun, du Gabon, de la Guinée Équatoriale, de la Cemac et de l’Union européenne (UE) ont adopté une feuille de route pour permettre d’imbriquer en termes d’actions les trois programmes nationaux sous la coordination d’un programme sous-régional. La seconde concertation a été programmée pour Bitam au Gabon. Celle-ci aurait dû finaliser les termes de référence en vue de la réalisation des études de base du programme, à travers l’établissement de la situation de référence et la formulation du programme unique. Ladite concertation ne s’est pas tenue, faute de moyens. Pour l’heure, le Gabon, la Guinée Équatoriale et la Cemac ne disent mot sur la réalisation desdites études.

Gâchis
Trois partenaires ont exprimé leur appréciation du projet: l’Union européenne (UE), la Banque africaine de développement (Bad) et, dans une moindre mesure, le bureau sous régional de la CEA. Une constante se dégage. Les trois partenaires sont favorables à un programme unique. L’UE a d’ores et déjà accédé à la requête de financement du Cameroun. Elle a redirigé le pays vers la Cemac, chez qui logent les fonds du Programme indicatif régional (Pir 10e/11e FED). La réaction demeure attendue. La Bad s’est prononcée elle aussi pour une approche commune. Seul le Cameroun, pour l’instant, est outillé.
«Sans études, il est impossible de réaliser quoi que ce soit», affirme André Mballa. Le Cameroun est à quitte ou double. Soit il poursuit son processus et réalise ses objectifs stratégiques, soit il emploie l’outil diplomatique pour galvaniser et convaincre ses partenaires.

Zacharie Roger Mbarga

‘’Nos partenaires seront sûrement des nôtres d’ici là’’

André Mballa

Le programme se déploie progressivement selon les capacités que permettent les ressources mises à sa disposition

L’agroéconomiste Camerounais est le coordonnateur de l’unité de gestion du Programme de développement de la zone des trois frontières (PDIZTF). L’ingénieur général d’agriculture fait le point sur la conduite du projet.

 

Monsieur le coordonnateur, le PDIZTF vient de tenir son comité de pilotage. Quel bilan retient-on pour l’année 2018, précisément dans les différentes composantes du programme ?
Le programme se déploie progressivement selon les capacités que lui permettent les ressources mises à sa disposition. Nous demeurons nourris d’ambition. Le plan d’action 2018, validé par le comité de pilotage, a été réalisé au prorata des disponibilités. Nous avons notamment continué à installer le programme géographique. Les activités relatives à la maturation des projets ont été conduites. C’est notamment le cas de l’élaboration des termes de référence des études. Celles-ci englobent l’ensemble des 4 composantes techniques opérationnelles du programme : infrastructures, développement rural, écotourisme, foresterie et environnement, commerce. Le bilan est perfectible en somme. Lorsque les contraintes de ressources seront levées, le PDIZTF se déploiera aisément sur le terrain. Ces pesanteurs constituent une grande source de motivation pour l’équipe. Nous allons continuer d’investir la zone d’intervention du projet.

Le programme a pour mission de transformer sa zone d’intervention en pôle économique et industriel stratégique pour le positionnement sous-régional du Cameroun. Quels sont les apports concrets après plusieurs années d’existence ?
Le décret du Premier ministre portant création, organisation et fonctionnement du PDIZTF a été signé en novembre 2013. Mais la nomination en novembre 2016 du coordonnateur situe la durée de vie opérationnelle du projet à 2 ans seulement. La mise en place véritable se poursuit d’ailleurs. L’équipe de l’unité de gestion du programme a été recrutée en juillet 2017. Sur le plan immatériel, nous avons renforcé le cadre normatif et stratégique du programme, avec des amendements des textes organiques.

À la lumière de ce qui précède et au regard des éléments présentés plus haut, il apparait donc comme une évidence que les apports concrets du programme ont consisté, jusqu’à présent, à renforcer son processus d’installation et de mise en eau. Cette situation permet de mieux préparer son déploiement opérationnel. Nos partenaires techniques et financiers sont disposés à accompagner notre opérationnalisation. Les bénéficiaires de notre dynamisme, que sont les populations de la zone des trois frontières, les opérateurs économiques, l’État du Cameroun et même les populations des pays voisins, seront bientôt satisfaits. Le programme est déjà bien installé à Ambam (capitale de la vallée du Ntem). Nous sommes sur le terrain.

La zone des trois frontières implique également l’association du Gabon et de la Guinée Équatoriale. Quel est le niveau d’imbrication des actions, afin d’asseoir le projet sur un bassin économique et commercial plus large entre ces pays et dans la sous-région ?
Une concertation tripartite (financée par la partie camerounaise) regroupant les États partis s’est tenue à Ambam au Cameroun en mars 2018. L’objectif était d’échanger sur la stratégie idoine devant conduire à la mise en place du programme de développement des trois frontières impliquant conjointement les 3 pays. Comme extrants issus de cette réunion, la feuille de route pour une convergence des actions et des programmes nationaux de nos trois pays a été adoptée.

Le Cameroun a une vision purement géoéconomique de la zone des trois frontières. Dans la perspective de l’intensification des échanges en Afrique centrale d’une part et en préparation de l’entrée en vigueur très prochaine de la zone de libre-échange continentale, il y a intérêt à mettre le PDIZTF à contribution. Ce triangle économique pourrait devenir le premier réseau commercial en Afrique au sud du Sahara, et influencer le commerce régional en Afrique centrale.

Il a également été recommandé d’organiser une seconde concertation à Bitam au Gabon. Au terme de cette rencontre, il sera question de finaliser les termes de référence pour la réalisation des études de base dudit programme consensuel. Les premières articulations consisteraient à l’élaboration de la situation de référence dans la zone du programme, et la formulation des documents des pays du programme. Malheureusement, cette seconde concertation n’a pas pu se tenir jusqu’à date. Nos partenaires restent attendus.

Vous êtes au carrefour de plusieurs emprises, notamment celles de l’État du Cameroun, des États voisins, de la CEEAC, de la Cemac, de l’Union européenne, de la Banque africaine de développement, entre autres. Le niveau d’appropriation du projet est-il satisfaisant pour le Cameroun ? Les requêtes de financement sont-elles fertiles ?
Dans le cadre de ce programme, nous devons avancer ensemble pour une meilleure synergie d’actions auprès des partenaires techniques et financiers. Il faut rappeler que le programme est une volonté commune de trois chefs d’État. Il faudrait donc que la concrétisation soit la matérialisation intégrale de cette volonté clairement exprimée. Les retards que nous observons semblent indiquer que les priorités ne sont pas toujours les mêmes pour les partenaires. Cette situation freine la mise en place et partant, la mise en œuvre de cet important programme. Qu’à cela ne tienne, le Cameroun est le leader de la sous-région et ses priorités d’intégration régionale, telles que déclinées dans la vision Cameroun 2035 et le Document de stratégie pour la croissance et l’emploi, sont constantes et nous obligent à avancer. Nos partenaires seront sûrement des nôtres d’ici là.

C’est d’ailleurs le vœu de plusieurs de nos partenaires techniques et financiers. La Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, la Banque africaine de développement et l’Union européenne soutiennent une imbrication. L’État du Cameroun a démontré sa prédisposition à accueillir la convergence. Le programme frontière de la CEEAC nous permet déjà de travailler avec des pays de la sous-région. Nous espérons que la Cemac s’y positionnera également.

Dans le cadre de ce programme, nous devons avancer ensemble pour une meilleure synergie d’actions auprès des partenaires techniques et financiers. Il faut rappeler que le programme est une volonté commune de trois chefs d’État. Il faudrait donc que la concrétisation soit la matérialisation intégrale de cette volonté clairement exprimée.

Les échanges intracom-munautaires en Afrique centrale sont les moins satisfaisants du continent. Au-delà, on observe la persistance d’une certaine méfiance dans les localités frontalières des trois pays géographiquement présents dans votre zone d’intervention. Le programme peut-il améliorer cet état de fait ?
Je reste optimiste qu’avec la mise en œuvre effective de ce programme, le niveau des échanges intracommunautaires devra s’améliorer. Le Cameroun a une vision purement géoéconomique de la zone des trois frontières. Dans la perspective de l’intensification des échanges en Afrique centrale d’une part et en préparation de l’entrée en vigueur très prochaine de la zone de libre-échange continentale, il y a intérêt à mettre le PDIZTF à contribution. Ce triangle économique pourrait devenir le premier réseau commercial en Afrique au sud du Sahara, et influencer le commerce régional en Afrique centrale. Le Congo et la Centrafrique voisine pourraient légitimement en bénéficier. Bien d’autres également, tels que le Tchad, la République démocratique Congo, etc. La zone des trois frontières est une opportunité manifeste.

Interview réalisée
par Zacharie Roger Mbarga

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