Yaoundé : Peur sur la mobilité urbaine pendant la Can 2019

Les chantiers sont à l’arrêt depuis des mois et accusent un grand retard par rapport à leur livraison arrimée à l’échéancier des préparatifs de la Can 2019.

Une bretelle qui talonne le siège de Dynamique Citoyenne sis face lycée d’Anguissa (Yaoundé IV) n’est plus ouverte à la circulation depuis fin août dernier. Aucun engin. Aucun ouvrier. Seuls quelques tas de graviers indiquent que le site reste en chantier. Ce 8 novembre 2018, l’activiste Jean-Marc Bikoko s’inscrit dans le sens de l’Histoire. «Paul Biya, l’actuel président, a résidé juste-là dans les années 80; en ces temps-là la route était bonne», se souvient le point focal de la Coalition internationale Tournons la page. «On a certainement pensé à l’arranger, mais tout est à l’arrêt», enrage-t-il. Il s’ensuit que, quelles que soient les positions des uns et des autres concernant le devenir de cette route, le chantier tournait à plein temps avant la présidentielle 2018. D’une certaine manière, l’arrêt ou l’abandon de ce chantier est un exemple d’une problématique qui se généralise à l’échelle de la capitale.

Cet après-midi, à Etam-Bafia, toujours dans le 4e arrondissement, sur le tracé préparé par l’entreprise Arab Contractors, des cochons gambadent en famille, cohabitant tranquillement avec des chiens perdus. Seuls quelques kilomètres de galeries ont été creusés de part et d’autre pour reconnaître les couches géologiques. Le tableau amène à s’interroger sur le statut du chantier. La tension est palpable dans le quartier. Inutile de s’attarder sur les formes prises par la colère et sur le sort des familles dont les maisons ont été cassées sans accompagnement.

Inutile de s’attarder aussi sur l’état de la route à la suite d’une moindre pluie. Quelques riverains parlent de « pause ». Les travaux seraient donc à la pause. Sur le sujet, les commentaires opèrent plus par ce qu’ils révèlent que parce qu’ils expliquent. « Un beau matin, relate Ondja Balla, on nous a dit que l’argent est fini. Par conséquent, tout devrait s’arrêter ». Approché, Arab Contractors ne donne aucune suite, malgré toute insistance.

À Nkomkana (Yaoundé II), la situation est déjà érigée en enjeu d’actualité. «C’est ainsi on vogue entre abandon et prolongation d’études à échéances aussi douteuses que lointaines», fulmine Oscar Kankeu. Derrière une grille que des engins lourds avaient rageusement détruite à l’entame des travaux de réhabilitation de la route Immeuble Macabo-Mokolo, cet enseignant aperçoit la lente dégradation d’un lieu laissé à l’abandon. Les nids de poules et des écuelles y reprennent droit de cité. Parmi les riverains, beaucoup émettent l’hypothèse que l’inachèvement des travaux, constaté peu avant l’élection présidentielle du 7 octobre, ne se limite pas au manque d’argent. «L’entrepreneur aurait déposé le bilan», conclut Valentin Djoumbissi.

S’il l’on peut émettre des réserves sur la part de vrai de cette affirmation, et certains constats sont impossibles à nier. «Prévus pour 12 mois, les délais sont largement dépassés par MAG Sarl, l’entreprise qui pilote les travaux», fait constater Oscar Kankeu. Au détour d’une rumeur qu’il rapporte, il assume que «des responsables véreux au ministère des Finances sont à l’origine de l’arrêt des chantiers».

«À Anguissa, Etam-Bafia, Nkomkana et ailleurs dans la ville, les chantiers sont mis en œuvre dans le cadre du Plan d’urgence triennal pour l’accélération de la croissance économique (PLANUT), volet voirie, sur un financement du budget spécial PLANUT et la durée des travaux est fixée à 12 mois», renseigne la cellule de communication du ministère de l’Habitat et du Développement urbain (MINDHU), par ailleurs maître d’ouvrage. Dans ce rôle, cette institution gouvernementale est appuyée par un maître d’ouvrage délégué : la Communauté urbaine de Yaoundé (CUY). L’on assure que les travaux devraient reprendre pour cadrer avec l’échéance de la Can 2019.

Jean-René Meva’a Amougou

Haman Kaela 

« Distinguer abandon et retard »

Le spécialiste de marchés publics donne son avis sur la situation. Il élabore aussi des pistes pour relancer les travaux du volet voirie du PLANUT à Yaoundé.

Plusieurs chantiers de routes de Yaoundé sont à l’arrêt. Des voix crient à l’abandon et d’autres parlent simplement de retard par rapport aux délais arrêtés dans les différents contrats. Quelle appréciation en faites-vous ?
Tout d’abord, la notion d’abandon de chantier est à distinguer du retard. En effet, dans le premier cas il s’agit d’une interruption injustifiée des travaux, et ce pour une durée anormalement longue. L’entreprise devra donc nécessairement apporter un motif réel justifiant l’interruption ou le retard dans la réalisation des travaux. Sachez dans un premier temps que c’est le contrat ou le devis que vous avez signé avec l’entreprise qui vous lie légalement et qui définit les obligations de chacune des parties. Dès lors que vous avez procédé au paiement, l’entreprise contractante devra remplir la part de ses obligations, sauf si elle justifie cette interruption par un cas de force majeure ou un cas fortuit, à défaut elle devra justifier un retard par des intempéries ou une période de congé par exemple.

Par ailleurs, les cas de force majeure ou cas fortuit sont particulièrement difficiles à prouver puisqu’ils correspondent à une catégorie bien particulière d’événement, il s’agit en effet, des situations exceptionnelles, imprévisibles, insurmontables et extérieures aux personnes concernées, ce sera le cas exemple d’une catastrophe naturelle ou d’un incendie.

Que risque l’entrepreneur ?
D’une part, une obligation de résultat pèse sur l’entrepreneur. D’autre part, ce dernier a l’obligation d’indiquer dans le contrat une date à laquelle il s’engage à exécuter la prestation promise. Tous les contrats de construction de routes sont assortis d’une garantie de livraison. Ainsi l’entrepreneur a l’obligation de souscrire une garantie de livraison auprès d’un établissement de crédit, et ce à prix et délais convenus. Cette garantie prend effet dès le premier jour de la construction et vous couvre pour tous les risques d’inexécution ou de mauvaise exécution des travaux. Par ailleurs, elle est obligatoire pour ce type de contrat et une attestation devra être annexée à celui-ci, si ce n’est pas le cas, l’entrepreneur risque des sanctions pénales.

Quels sont les recours de l’État ?
Lorsque le contrat n’est pas exécuté, l’État peut demander la résiliation du contrat. Il peut invoquer l’exception d’inexécution. Cette solution n’étant intéressante que pour les cas où l’entrepreneur n’a pas déjà été payé par avance. L’État peut aussi demander à une entreprise tierce d’effectuer les travaux aux frais du débiteur après constat de l’abandon de chantier par un huissier.

Quelles sont les précautions que l’État doit prendre ?
En tout état de cause, avant de vous engager auprès d’une société, il n’est pas inutile de vérifier que celle-ci existe bel et bien et que sa situation financière n’est pas précaire. Aussi, il est important de rendre transparente l’attribution des marchés publics. On le sait, certaines entreprises proposent des prix très bas afin de rafler la mise, or il s’agit le plus souvent d’arnaque.

Propos recueillis

par Jean René Meva’a Amougou

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