Prophétie vraie

En son temps, un ministre fit de «l’école ordinaire» son cheval de bataille. Ce ministre-là fit un énergique plaidoyer pour affirmer sa vision à long terme et sa détermination à réformer l’école au Cameroun.

«Que l’école demeure un lieu pour des apprentis-sages», ce ministre-là le chanta. Enseignant à la base, un jour sur les antennes de la télévision nationale, il dressa un constat dramatique de la charge qui pesait sur ses épaules et continue de peser sur celles de ses collègues. Publiquement, ce ministre-là s’inquiéta des violences qui entravent le sens que tous les professionnels de l’éducation donnent à leur métier. «Nous voulons enseigner le savoir-savant, le savoir-vivre et le savoir-être ; mais parfois, nos propres élèves nous empêchent d’exercer sereinement notre métier», regretta-t-il. Tollé au sein de la «haute hiérarchie». Motivé par ceux qui prétendirent qu’il en voulait à la jeune génération d’enseignants (entre autres motifs), «un coup de tête» chassa ce ministre.

Des années sont passées. Un jour, du fond de sa retraite, cet ancien ministre caricatura la situation qu’il déplorait; Il présenta l’arbre des violences, celui qui cache mal la forêt de la profonde déstabilisation de l’ordre scolaire au Cameroun. «D’ici peu, dans un contexte où le statut de l’enfant s’est profondément transformé, l’exposition à la violence va bouleverser les repères du métier, affecter la construction des carrières professionnelles des enseignants», prophétisa-t-il.

Et cette prophétie eut le don d’être vraie. Le 10 février 2021, au Lycée classique de Bafoussam, des élèves pris en flagrant délit de jeu de carte dans l’enceinte de l’établissement, ont copieusement molesté leurs enseignants. À coup de couteau, un élève abrégea la vie de son prof de mathématiques au Lycée technique de Nkolbisson à Yaoundé. C’était en janvier 2020. En mars 2020, à Bertoua, deux élèves âgées respectivement de 10 et 6 ans planifièrent l’assassinat de leur maîtresse à l’aide de poignards.

La semaine dernière dans la même ville, un autre élève tira en l’air pour exiger de son enseignante une note. En avril 2019, à Mvomeka’a, des élèves crevèrent un œil à l’un de leurs enseignants. En septembre de la même année, à Bafoussam, une institutrice fut prise à partie par un militaire. Novembre 2019, un élément des forces de l’ordre tabassa sauvagement deux censeurs dans un lycée de Douala. On ne compte pas les insultes, menaces et railleries sur les réseaux sociaux et autres harcèlements sexuels.

Face à tout ceci, certains spécialistes en sociologie et en psychologie d’ensemble parlent de l’unité symbiotique de tout le fait social. S’il y a violence dans l’école, pensent-ils, c’est le fait du trop-plein de violence dans la société elle-même, puisque les sujets de l’école sont des sujets sociaux. Pour eux, elle est due à la «dégradation du lien social, frustration inhérente aux inégalités, contestation du discours hégémonique de l’enseignant et des pratiques pédagogiques à violences éducatives autrefois tolérées parce qu’initiatiques». L’effet «boomerang» de ces violences se fait ressentir lorsqu’on assiste aussi à des lynchages publics de maitres ou maitresses d’écoles par des élèves désireux de se faire justice eux-mêmes. Oui, il faut bien le savoir, la «justice populaire scolaire».

Jean René Meva’a Amougou 

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