Lutte contre le Covid-19 en Afrique : Compter les morts pour aider les vivants

Une enquête de la BBC publiée ce 19 janvier révèle que le nombre de morts des suites de la pandémie dans la plupart des pays de l’Union africaine est sous-estimé, en raison principalement de l’absence de systèmes fiables d’enregistrement des décès.

 

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Depuis la survenue de la pandémie de coronavirus, l’Afrique est passée par plusieurs émotions. Il y a d’abord eu la crainte d’une hécatombe imputable principalement à l’absence ou à la défaillance des systèmes de santé. Il y a ensuite eu la colère de voir ses fils et filles être destinés à devenir des sujets d’expérience pour l’élaboration d’un vaccin. Et il y a, enfin, la fierté d’être finalement de tous les continents, le moins touché par le Covid-19. Mais à en croire la BBC qui s’est justement intéressée à ce dernier postulat, il y a tout lieu d’être plus prudent sur la question. Puisqu’une récente enquête menée en collaboration avec le Centre africain de statistiques de la Commission économique et sociale des Nations unies pour l’Afrique (UNECA), permet de battre cette idée en brèche. D’après ce que le média britannique a publié ce 19 janvier, en plus du nombre de morts directes, «les effets indirects du Covid-19 pourraient être plus graves que la maladie elle-même». Seulement, en l’absence de systèmes fiables et efficaces d’enregistrement de données, cette réalité qui prévaut pourtant sur le continent est sous-estimée, voire ignorée.

Soupçons et vérités

«Sur les 55 pays et territoires africains étudiés par la BBC, seuls huit – l’Égypte, l’Afrique du Sud, la Tunisie, l’Algérie et les îles du Cap-Vert, Sao Tomé-et-Principe, les Seychelles et Maurice – disposent de systèmes d’enregistrement des décès fonctionnels, obligatoires et universels», révèle l’étude. En se servant précisément de ce qui se fait en Afrique du Sud, l’enquête permet par exemple de mettre en lumière l’écart souvent énorme qui peut exister entre les chiffres officiels et la vérité du terrain exprimée ici en termes de «décès excédentaires». Et pour 60 000 décès comptabilisés au début du mois de décembre 2020, il a notamment été constaté que seules 23 600 personnes sont rentrées dans le décompte officiel, tandis que 37 300 autres, ont quant à elles, été «enterrées».

De même au Sénégal où des efforts sont en train d’être fait pour combler le gap en la matière, la BBC révèle que seuls 3% des décès sont enregistrés, cependant que «la surmortalité – causée directement ou indirectement par la pandémie – entre janvier et juillet 2020 était six fois plus élevée que le nombre officiel de Covid-19 (1 208 contre 204)». Mais il y a pire. De nombreux scientifiques interrogés sur le cas du Sénégal pensent même que ce nombre de décès doit encore être revu la hausse, étant donné qu’il n’y est fait aucun cas des morts pourtant signalés dans les communautés.

Quoi qu’il en soit, c’est cette réalité enfouie et «camouflée» par des dysfonctionnements systémiques que la BBC a exhumée dans de nombreux autres pays africains. A l’instar du Nigéria qui n’enregistre que 10% de décès, ou encore du Burundi et de l’Erythrée où il n’existe, d’ailleurs, aucune obligation légale de déclarer ou d’enregistrer les décès. Projetée à l’échelle de tout le continent, cette réalité permet dès lors de mieux mesurer, si rien n’est fait, l’ampleur du désastre qui guette l’Afrique, en termes de contamination et d’inefficacité des politiques publiques de lutte contre la pandémie.

Apprendre à compter les morts

«Afin d’aider les vivants, nous devons compter les morts… nous devons faire l’effort d’enregistrer les décès des personnes qui sont moins visibles pour les systèmes de santé et de statistiques officielles». Voilà le chemin que propose à l’Afrique et à ses décideurs, Romesh Sylva. Pour le démographe en chef du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP), cela doit nécessairement passer par une réhabilitation des systèmes d’enregistrement de données, de manière à les conduire progressivement vers ce qui est universellement admis. Et pour être qualifiés d’universel, il faudra, entre autres exigences, que les systèmes des pays de l’Union africaine répondent au critère de couverture de 90% de la population, tel que fixé par les Nations unies. Autrement dit, l’Afrique doit résolument engager le chantier de la modernisation des systèmes d’état civil afin d’obtenir de meilleures statistiques. Or en l’état actuel des choses, il est constant que sur le continent, des enfants naissent et meurent sans jamais avoir eu une existence légale. De même qu’il est difficile de trouver des systèmes qui soient capables, selon le constat du média britannique, de générer «des statistiques classées par sexe, âge et géographie».

Plusieurs pays ont déjà, cependant, pris conscience de l’utilité et de la nécessité de cette transformation structurelle pour une lutte efficace contre la pandémie de Covid-19. Ainsi en est-il du Togo, du Burkina Faso, du Ghana, du Libéria, du Mozambique et de l’Ouganda. Mais c’est aussi le cas du Rwanda et du Sénégal qui travaillent désormais avec Vital Stratégies, une organisation américaine à but non lucratif. C’est dans l’optique de se servir de ces systèmes rénovés et des données produites, de façon à en faire des instruments et des outils pertinents d’aide à la décision.

Théodore Ayissi Ayissi

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