Le levier et le levain

Seulement au pays de Paul Biya, 16 583 accidents de la route et 1 500 décès sont enregistrés en moyenne chaque année. La majorité des accidents (soit 93,4%) est survenue en rase campagne avec 2/3 des cas ; plus du tiers (41,2%) s’est produit entre 20 heures et 6 heures sur nos axes routiers et impliquent souvent un ou plusieurs véhicules.

 

À Addis-Abeba, le 6 mai 2019, après avoir mis ces indicateurs en regard, la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) a conclu que, sur le continent, le Cameroun est parmi les pays africains qui enregistrent le plus de morts à la suite des accidents de la route. Centrée sur la tragédie survenue à la falaise de Santchou (département de la Menoua, région de l’Ouest) au petit matin du 27 janvier 2021, aucune autre marge d’interprétation ne saurait «challenger» la certitude que la vague de sang sur les routes du pays est très haute. 54 morts, de nombreux blessés graves et des dégâts matériels importants, selon le dernier bilan officiel.

En retournant le nombre de personnes décédées ou blessés, ainsi que les carcasses de ferraille, il apparaît bien imprudent d’assurer aujourd’hui que les campagnes portant sur la sécurité routière ont produit des résultats. «Le Cameroun a pris conscience des problématiques de sécurité routière depuis 1983 et a élaboré un cadre institutionnel de lutte qui a abouti en 2009 à l’adoption d’une Stratégie nationale de prévention et de sécurité routières, assortie d’un plan d’actions prioritaires et d’un cadre de dépenses à court et moyen termes. Malheureusement, cette stratégie avant-gardiste intégrant tous les piliers du Plan mondial de la Décennie d’action pour la sécurité routière 2011-2020, adopté plus tard par les Nations unies, n’a pas été utilisée comme cadre de référence de la programmation par les parties prenantes. La mise en œuvre des actions a ainsi été inégale et insuffisamment coordonnée, comme en attestent les résultats en deçà des attentes», lit-on dans le rapport d’évaluation de la performance en matière de sécurité routière (EPSR, août 2018). Ce que veut démontrer ce document (réalisé par le ministère des Transports du Cameroun sous la supervision de la Commission économique pour l’Europe (CEE) et en collaboration avec la CEA), c’est que l’implémentation des mesures pour réduire les accidents de la circulation a échoué. Seule leur évocation, par les milieux que l’on qualifie d’autorisés, sert de levier et de levain à une grande scène qui, depuis des décennies, sert de décor à un rite d’assurance et de réassurance collectives.

Chez nous, le code de la route a perdu son brevet de respectabilité ; la corruption est devenue une forme de convenance sociale. Car comment comprendre (pour revenir à la tragédie de Santchou) qu’un véhicule transportant du carburant frelaté, roulant à tombeau ouvert puisse passer aux postes de contrôle ? Comment a-t-on convaincu un ministre de ne pas maintenir l’interdiction des voyages de nuit ? Comment s’obtient un permis de conduire ? Qu’appelle-t-on visite technique chez nous ? Quel est l’état de nos routes ? On n’en sait pas grand-chose. En tout cas, le risque est grand, pour celui qui trouve réponse à ce type d’interrogation, de ne plus être considéré comme membre du club de la raison… et, de facto, qualifié de fou. Et pourtant, il y a une réalité sur nos routes : tout se monnaie. Cette réalité-là, on la problématise souvent en recourant aux illusions de la communication au détriment de l’application de la loi. À front renversé, il se pourrait que la Stratégie nationale de prévention et de sécurité routières n’a pas effacé les aspérités de sa genèse pour capter à son profit les principes régaliens.

Jean-René Meva’a Amougou

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