Franc CFA : La France atomisée à vif

Yaoundé, 22 et 23 novembre 2019. Aux côtés de Paul Biya, le président camerounais et hôte du Sommet extraordinaire consacré à la situation économique des pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), sous assistance du FMI à la suite de la conférence de Yaoundé, en décembre 2016, les dirigeants des cinq autres pays de l’espace communautaire. Ils examinent entre autres «la coopération monétaire avec la France». Au sortir de ce conclave, ils décident d’engager une réflexion approfondie sur les conditions et le cadre d’une nouvelle coopération. «À cet effet, ils ont chargé la Banque des États d’Afrique centrale (Béac) et la Commission de la Cemac de proposer dans des délais raisonnables un schéma approprié conduisant à l’évolution de la monnaie commune». Dans le même communiqué de presse, les dirigeants ont «réaffirmé leur volonté de disposer d’une monnaie commune stable et forte ». «Demain, quand nous sortirons du franc CFA, nous appartiendrons à un seul (cadre monétaire)», avait affirmé le Tchadien Idriss Deby Itno devant les caméras et micros des médias d’Etat camerounais. «Nous ne devons pas être (liés aux) anciennes puissances coloniales», avait pour sa part indiqué Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, le président équato-guinéen. Dans une allocution à l’issue du Sommet, Paul Biya avait estimé que la politique monétaire en cours en Afrique centrale «a permis jusqu’à présent d’assurer la stabilité financière de notre sous-région ». « Il y a toutefois lieu de rester flexible à toute proposition de réforme visant à consolider son action», avait-t-il préconisé.

Dans un dossier de presse de la présidence camerounaise, il est écrit que «la monnaie héritée de la colonisation divise les économistes et les chefs d’État de la zone franc». Cette monnaie «est présentée par de nombreux experts en finances comme un frein au développement», avait ajouté le dossier de presse. En prêtant une oreille à ce qui se passe actuellement à Ndjamena, des indiscrétions plausibles laissent entendre qu’une retraite de travail s’y tient sur la question du franc CFA en zone Cemac. Entre-temps, les yeux des observateurs sont rivés sur le prochain Sommet des chefs d’Etat de la Cemac.

Dans les cénacles économiques et politiques, le débat sur le FCFA reste houleux. Surtout qu’au 26 décembre 2020, le franc CFA fête ses soixante-quinze ans. D’où vient cette monnaie? Quels étaient les objectifs des décideurs de l’époque ? Quelle est la trajectoire de cette monnaie ? Dans ce zoom inspiré par l’ouvrage de Fany Pigeaud, retour sur de longues années d’histoire d’une monnaie dont le principe de fonctionnement a du mal à faire l’unanimité.

 

Le livre «L’arme invisible de la Françafrique, Une histoire du franc CFA» fait le procès en règle de l’Hexagone en matière de coopération monétaire avec plusieurs Etats africains. Arrêt sur un opus traitant de l’inégalité à partir de laquelle une bonne partie du continent est transformée en matrice saignante au profit de Paris.

«C’est un grand débat; et le temps passé à le mettre sur la table n’est pas, loin de là, du temps perdu». Pour quiconque s’intéresse à la problématique du Franc des colonies françaises d’Afrique (CFA), il ne saurait ignorer ce jugement du Camerounais Hubert Kamgang. Bien sûr, les préjugés ne manquent pas, mais ce qui frappe c’est le cadre large à partir duquel s’inspire «L’arme invisible de la Françafrique, Une histoire du franc CFA». Les auteurs (Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla) promènent leurs plumes dans ce qui constitue l’une des trames serrées à travers lesquelles se tissent les fils des relations entre la France et une quinzaine de pays africains.

C’est de l’histoire compilée en 7 chapitres farouchement critiques à l’égard d’une monnaie crée en 1945 et confisquée depuis lors par l’État français qui l’utilise pour mieux asseoir son pouvoir en Afrique. En fait, ramenée au plus simple par Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla, cette réflexion se résume clairement. «L’histoire du franc CFA, qui mêle colonialisme, économie, business, géopolitique, diplomatie, le tout sur fond de répression, visible ou discrète, est finalement à la fois celle d’un pays, la France métropolitaine, qui n’a pas encore tourné le dos à son passé colonial et celle d’États africains dont les dirigeants tardent à “couper le cordon” et à porter politiquement les aspirations de leurs peuples», écrivent les auteurs.

Assujettissement
D’entrée de jeu, le manuel retrace la chronologie des rapports entre la France et l’Afrique et décrit comment la «mère patrie» est parvenue à contraindre ses colonies à l’utilisation d’une seule monnaie. En prohibant les monnaies nationales et en instituant une taxe colonialiste, elle a mis en place un «pacte colonial», empêchant ainsi les anciens protectorats de se développer et octroyant à la métropole l’exclusivité sur les importations et les exportations.

Le problème se posait au niveau de la très forte valeur de cette monnaie. Les produits de l’ancienne métropole étaient meilleurs que ceux des autres pays européens, ce qui a entraîné d’un côté un accroissement des importations par les colonies et de l’autre côté une hausse des prix des biens africains. Les pays de la zone franc n’ont pas eu d’autre alternative que de se diriger vers la France pour importer les produits finis. Le mouvement anticolonial de 1950 a donné une dimension politique aux questions économiques ayant trait au franc CFA. Les territoires colonisés ont saisi cette opportunité pour exprimer leurs revendications.

«Compte d’opérations»
Le chapitre 2 présente le mécanisme du dispositif CFA et des représentations qui assurent son efficience. Le fonctionnement général du système CFA repose sur quatre grands principes: la fixité des parités, le libre transfert, la convertibilité illimitée et la centralisation des réserves de change. Leur application passe par l’usage d’un compte bancaire spécifique dit «compte d’opérations», créé par la France pendant la période coloniale. Tout achat ou toute vente de devises contre des francs CFA passe par ce compte et les banques centrales des pays de la zone franc doivent respecter un taux d’avoirs minimum à placer dessus (de 50% en moyenne), sous peine de devoir reverser des intérêts au Trésor français. Le compte d’opération est très inflexible et contraignant pour les pays de la zone franc mais permet à la France de voir et de contrôler les opérations extérieures des pays africains. Le lien entre le franc CFA et la politique monétaire imposée par les Banques centrales (la BEAC et la BCEAO) que les pays de la zone franc sont obligés de suivre apparait avec clairvoyance. «Le franc CFA reste confiné dans une fonction de stabilisation et ne joue aucun rôle dans l’économie», a relevé l’économiste Makhtar Diouf en 2002. Ayant constaté que toutes les fondations du système CFA reposent sur un jeu de dupes, les dirigeants du continent Africain ont contesté le franc CFA jusqu’ici.

Raison du plus rusé
Par la suite, Ndongo Samba Sylla et Fanny Pigeaud abordent la question des résistances africaines et des représailles de la France. Plusieurs pays dont la Guinée, le Mali, le Togo, la Mauritanie et Madagascar tentent de quitter le dispositif. Mais chaque fois cela se passe mal: La France use de toutes les méthodes pour dissuader les Etats qui cherchent à se soustraire de ce système. C’est en Guinée que la France est confrontée une première fois à un acte de résistance à propos du franc CFA et elle va y répondre de manière violente. Elle met en place l’opération «Persil» qui consiste à fabriquer en France, de faux billets de banque guinéens et à les écouler en masse dans le pays de Sékou Touré. «Cette opération a été une véritable réussite et l’économie guinéenne, déjà bien malade, a eu du mal à s’en remettre!», détaille Maurice Robert. Le 30 juin 1962, le président malien annonce au Parlement la naissance, dès le lendemain, du franc malien et le retrait de son pays de l’UMOA.

Le franc malien connaîtra une existence relativement brève: il sera confronté à de nombreux obstacles. Le 12 décembre 1962, Sylvanus Olympio, président togolais, promulgue une loi portant création de la «Banque centrale du Togo» et précisant que la «monnaie légale du Togo» est le franc togolais. Mais cette monnaie ne verra jamais le jour: le 13 janvier 1963, à, est abattu. Le Niger, la Mauritanie et le Congo entreprennent en vain des négociations en 1972. Madagascar a quitté la Zone franc et retrouvé sa souveraineté en 1973. En 1984 de Thomas Sankara, chef d’État du Burkina Faso, tente de mettre fin à la relation de dépendance politique et économique instaurée par Paris. Il est assassiné trois ans plus tard. Les auteurs révèlent ainsi jusqu’où la France peut aller pour garder la mainmise sur ses ex-colonies après les indépendances.

Rayonnement
Les chapitres 4 et 5 font état des procédés de la France pour imposer à son profit ses décisions depuis Paris afin de maintenir un franc CFA qui pénalise l’Afrique. Les raisons pour lesquelles le franc CFA reste une arme incontournable de la Françafrique, sont aussi relevées ici. D’une part, cette monnaie donne la possibilité d’extraire d’importantes ressources du continent africain grâce à la libre circulation. D’autre part, elle permet à la France de revendiquer une place diplomatique de choix sur la scène internationale puisqu’elle dispose d’un débouché non négligeable: quinze pays africains. Le franc CFA permet également d’avoir des moyens de contrôle politique et de répression contre les pays de la zone franc. L’empreinte française concernant le FCFA se retrouve jusque dans l’enceinte du FMI.

Débats
Le chapitre 6 questionne sur l’avenir du franc CFA en confrontant les demandes des mouvements citoyens et des intellectuels africains, qui luttent pour une souveraineté monétaire et économique, aux réponses que tentent de leur apporter les autorités politiques et monétaires de la zone franc, et en évaluant les options de sortie du statu quo monétaire qui ont été envisagées jusqu’ici. Les auteurs de cet ouvrage battent en brèche l’argumentaire de la France sur le système CFA et s’intéresse aux problèmes subis par les anciens protectorats. Non seulement le franc CFA n’est pas un facteur de développement, n’instaure pas de stabilité macroéconomique et n’intègre pas les pays de la zone franc dans le commerce fait avec l’Union Européenne, mais il instaure quatre handicaps majeurs: un régime de change trop rigide, un ancrage problématique à l’euro (qui favorise la dépendance), un faible financement des économies et une liberté de transfert qui encourage le drainage des ressources africaines vers l’extérieur.

En dernière partie, les auteurs reviennent sur l’actualité des contestations à l’égard du franc CFA pour proposer des alternatives à son utilisation. Des pays pourraient individuellement sortir de la Zone franc et battre leur propre monnaie, dans un élan nationaliste; ils pourraient également sortir collectivement de la zone franc, dans un mouvement panafricaniste. Une autre alternative serait d’arrimer le franc CFA à plusieurs monnaies pour tenir compte du fait que l’Afrique ne commerce pas qu’avec la France. Sont également abordées la question de la création d’une monnaie unique pour les pays africains et celle de la solidarité entre les monnaies nationales qu’ils pourraient utiliser. Pour que les États de l’actuelle zone franc puissent bâtir une réelle alternative aux francs CFA et comorien, il leur faudra remplir au moins trois conditions importantes, liées les unes aux autres: une bonne gestion monétaire, l’abrogation des principes de fonctionnement de la zone franc et placer la monnaie au cœur d’une stratégie de développement autocentré.

L’une des grandes leçons que l’on peut tirer de l’histoire du franc CFA, c’est que les pays africains n’ont pas besoin de la «garantie» française. S’ils demeurent solidaires entre eux et s’astreignent à une certaine discipline, ils peuvent se doter d’une monnaie convertible commune. Ce pourrait donc être l’une des pistes à suivre dans le but de construire une alternative au franc CFA.

Ce manuel est davantage axé sur l’explication de mécanismes économiques, et brille par son caractère pédagogique. Les encarts explicatifs sur des points d’économie facilitent sa lecture. Rendant ainsi digestes es questions monétaires peuvent paraître obscures ou difficiles à comprendre pour les non-initiés, en raison de leur caractère souvent technique.

Mélanie Bilo’o (Stagiaire)

 

Franc CFA

Simulacres et faux-semblants

La posture argumentative de Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla dépeint des structures idéologiques sous-jacentes de la France. Quelques bonnes feuilles d’un ouvrage qui explique un mensonge avéré via une vérité reconstituée.

Cette situation ne doit rien au hasard. Elle est même, dans une certaine mesure, voulue. Depuis la période coloniale, tout a été fait afin que les utilisateurs du franc CFA en sachent le moins possible sur le dispositif qui se cache derrière ces trois lettres énigmatiques. C’est cette invisibilité, ou plus exactement ce camouflage et les faux-semblants qu’il autorise, qu’illustre la corde sous-marine dessinée par Yapsy. Les raisons de ce simulacre sont relativement simples: le mécanisme qui sous-tend le franc CFA sent le soufre. Autrefois, la propagande coloniale française présentait la «mère patrie» comme une puissance protectrice des Africains. Grâce à elle, le continent soumis allait, disait-on, accéder au bien-être et à la prospérité. En 1950, on pouvait par exemple voir sur les billets de banque de 5 000 francs circulant dans l’empire colonial la figure symbolique de la République française, Marianne, entourant et tenant par les épaules, de manière rassurante, deux personnages africains. La finalité du franc CFA était en réalité assez différente: il s’agissait à travers lui de garantir le contrôle économique des territoires conquis et de faciliter le drainage de leurs richesses vers une métropole à la santé économique fragile.

Aujourd’hui, Paris a beau assurer que le franc CFA est devenu une «monnaie africaine» gérée par les Africains, cette affirmation, comme on le verra dans les pages qui suivent, mérite d’être sérieusement mise en doute. Certes, les signes monétaires et le personnel de gestion des banques centrales ont été «africanisés»: les Marianne et les «figures héroïques» de la France impériale ont été remplacées par des paysages de savane et des monuments nationaux. Mais derrière ces clichés se cache une autre réalité: les billets et les pièces qu’utilisent quotidiennement les Africains sont fabriqués depuis des décennies dans l’ancienne métropole – à Chamalières, dans le Puy-de-Dôme et à Pessac, en Gironde.  Plus déconcertant, bien qu’encore moins visible, c’est à Paris que se prennent toujours les grandes décisions concernant le franc CFA.

Car l’acteur central de ce système est le Trésor français, qui dépend du ministère français des Finances. Dans les faits, c’est à lui que revient le pouvoir de déterminer la valeur externe du franc CFA. C’est aussi par lui que transitent les opérations de change des quinze pays de la zone franc qui impliquent des achats ou des ventes de francs CFA. Avec les francs CFA et comorien, la France est ainsi le seul État au monde qui gère directement, quoique sous des formes peu apparentes, des monnaies a priori distinctes de la sienne. Il s’agit là, à n’en point douter, d’un «privilège exorbitant», selon la formule célèbre de Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre français des Finances, s’insurgeant en 1964 contre l’hégémonie du dollar américain.

Quand, par extraordinaire, elles avouent à demi-mot la souveraineté de Paris sur le franc CFA, les autorités françaises recourent au lexique de la solidarité et de l’altruisme afin de se justifier: la France n’agit que de manière désintéressée, disent-elles. Comme nous allons le voir, c’est loin d’être le cas. L’esprit et la fonction du dispositif sur lequel repose cette création coloniale demeurent les mêmes qu’à sa naissance en 1945. Plus qu’une simple monnaie, le franc CFA permet toujours à la France d’organiser sur les plans économique, monétaire, financier mais aussi politique ses relations avec un certain nombre de ses anciennes colonies, selon ses intérêts. Il est en somme la meilleure arme de la Françafrique, ce système de domination néocolonial si spécial que l’État français a mis en place, à la veille des indépendances africaines, dans le but de conserver en sous-main les avantages du pacte colonial.

Une monnaie au service du «pacte colonial»
«Tout un chacun peut créer de la monnaie: le problème est de la faire accepter», avait l’habitude de dire l’économiste américain Hyman Minsky.

La France a fait comme toutes les autres puissances coloniales: elle s’est employée, au cours du XIXe et du XXe siècle, à «faire accepter», en fait à imposer, sa monnaie dans les territoires qu’elle avait conquis sur le continent africain. Mais, par la suite, elle s’est distinguée. Par un incroyable tour de force, elle a réussi à garder en l’état l’empire monétaire bâti autour du franc CFA, alors que les pays africains accédaient officiellement à la souveraineté internationale. Si bien que l’on parle aujourd’hui du franc CFA comme d’une «relique coloniale», d’un «vestige du colonialisme» ou, tout simplement, d’une «monnaie néocoloniale».

La France impose sa monnaie
Pendant la période précoloniale, plusieurs types de monnaies circulaient sur le continent africain. Boules de caoutchouc, barres de fer et de cuivre, coquillages, découpes de zinc, cotonnades, fil de laiton, perles de verroterie, grains de porcelaine étaient autant de matières servant de moyens de transaction. La monnaie était certes un instrument d’échange et de paiement mais, avant tout, une institution aidant à reconfigurer les relations sociales. Elle était confiée «aux Anciens, responsables du groupe, chargés d’assurer le lien entre la communauté et son ancêtre fondateur».

Au service de la Françafrique
Si les autorités françaises tiennent tant à conserver les commandes du dispositif franc CFA, à le maintenir intact et à éviter que les pays africains quittent la zone franc, ce n’est évidemment pas pour rien: elles le considèrent toujours comme un outil indispensable. Il est même l’arme principale de l’État français pour assurer la continuité de la «Françafrique», ce système de domination qui contribue à le faire vivre. Grâce à lui, la France continue d’extraire d’importantes ressources du continent africain, dont certaines matières premières stratégiques, tandis que ses entreprises obtiennent des marchés facilement et ont la possibilité de rapatrier librement en France leurs profits. En outre, afin que tout ceci perdure, elle n’a besoin de rien débourser. Nous allons voir que l’ensemble du système lui permet aussi de revendiquer une place diplomatique de choix sur une scène internationale de plus en plus concurrentielle et lui donne des moyens exceptionnels de contrôle politique et de répression à l’égard des pays de la zone franc.

Un outil clé de l’économie française
En 1970, le Conseil économique et social français dresse, dans un rapport, la liste des «avantages incontestables pour la France» du maintien de la zone franc. Il relève que les pays africains de la zone franc apportent à l’Hexagone de plus en plus de devises dont une partie sert à régler leur déficit commercial vis-à-vis de l’économie française. Autre aspect bénéfique pour l’État français: «Les pays d’outre-mer restent pour les exportations françaises sinon des “marchés privilégiés”, du moins des débouchés à la fois importants et stables.» Enfin, le système CFA «s’est révélé intéressant car la liberté des transferts apporte une garantie aux intérêts français en Afrique» et il permet à la France «d’acheter des matières premières en francs français».

Près de cinquante ans après ce diagnostic, la situation n’a guère changé
Contrairement aux affirmations selon lesquelles il participerait désormais «à la politique d’aide au développement de la France2», le franc CFA poursuit en effet sa mission d’origine consistant à travailler, avant tout, au service des intérêts économiques français. Cela n’a rien d’étonnant puisque, conçu dans cet objectif, il n’a jamais été soumis à des modifications de fond depuis sa naissance. Deux acteurs en sont toujours les grands bénéficiaires: l’État et les multinationales françaises, dont les intérêts sont entremêlés.

Comme autrefois, le franc CFA donne à la France un accès privilégié et aisé à des ressources agricoles, forestières, minières et énergétiques: le mécanisme du compte d’opérations lui permet d’acquérir en zone franc ces matières premières dans sa propre monnaie. Prenons, comme élément de comparaison, l’exemple d’un importateur japonais qui achète du coton burkinabè, un produit dont le prix est fixé en dollars. Dans ce cas, la Banque centrale du Japon ne paie pas cet achat en yens, mais doit trouver des dollars pour régler cette opération. Du côté de l’économie française, les choses se passent très différemment: la Banque de France n’a pas besoin de disposer de dollars quand un importateur français achète du coton burkinabè pour une valeur d’un million de dollars, par exemple. Par un simple jeu d’écritures, elle crédite l’équivalent en euros de ce million de dollars dans le compte d’opérations de la BCEAO. Ainsi, la France s’octroie un privilège: elle paye ses importations depuis la zone franc avec sa propre monnaie (auparavant le franc, maintenant l’euro) et n’a pas besoin de passer par d’autres devises.

Elle économise de cette manière ses réserves extérieures, comme nous l’avons détaillé dans le chapitre 2. Cela est le cas lorsque sa balance commerciale est déficitaire vis-à-vis des pays africains de la zone franc: elle peut régler ce déficit avec sa propre monnaie. Par ailleurs, lorsque les pays africains de la zone franc ont des excédents commerciaux vis-à-vis de l’extérieur, elle a accès à des devises à conditions avantageuses, moins coûteuses que si elle devait les emprunter. Autrement dit, quand les comptes d’opérations sont créditeurs, elle dispose de fonds à des conditions d’emprunt préférentielles comparées à celles prévalant sur les marchés financiers. Le système du compte d’opérations amène donc les pays africains à concéder à la France des facilités relativement élargies sur leurs propres ressources. Décrivant ce mécanisme, l’économiste Joseph Tchundjang Pouemi parlait de «drainage par l’écriture.

 

Repères

Titre
L’arme invisible de la Françafrique, Une histoire du franc CFA

Auteurs
– Fanny Pigeaud, journaliste indépendante. Elle collabore notamment à Mediapart sur des sujets liés à l’actualité du continent africain. Spécialiste de l’Afrique centrale. Ancienne correspondante au Cameroun de l’Agence France presse (AFP) et du quotidien français Libération.
-Ndongo Samba Sylla (économiste, chargé de programmes et de recherche au bureau Afrique de l’Ouest de la Fondation Rosa Luxemburg).

Année de parution
2018

Nombre de pages
234

Éditeur
La Découverte

Langue
Français

ISBN numérique
978-2-348-04114-3

ISBN papier
978-2348037399

Bon à savoir
Le franc des Colonies françaises d’Afrique renommé franc de Communauté financière africaine (FCFA) est institué en 1945. Il relie la France à quinze Etats africains. Quatorze de ces Etats sont réunis en deux zones monétaires: le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo qui appartiennent à l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA); le Cameroun, le Gabon, le Tchad, la Guinée équatoriale, la République Centrafricaine et la République du Congo qui forment la Communauté économique et monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC). Ces deux unions possèdent chacune une banque centrale.

Elles utilisent un FCFA distinct. Ce qui donne deux monnaies partageant le même acronyme, mais n’ayant pas une signification similaire. CFA renvoie à «Coopération financière en Afrique Centrale» en zone CEMAC, et signifie «Communauté financière africaine» dans l’UMOA. Ces deux francs CFA fonctionnent de façon identique et sont arrimés à l’euro avec une parité semblable. Toutefois, les billets CFA de ces deux unions monétaires ne sont pas échangeables: si l’on veut obtenir un franc CFA de la CEMAC en échange d’un franc CFA de l’UEMOA, ou l’inverse, il faut généralement passer par l’euro. Un quinzième État, l’Union des Comores, utilise un autre franc, le franc comorien, mais se retrouve lié à la France par le même type d’attache. Ces quinze États appartiennent à la «zone franc», un espace régi par des principes communs de gestion monétaire.

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