Barrage de retenue d’eau de Bamendjing : Les vannes de la colère

Construite depuis près d’un demi-siècle dans cette localité du département des Bamboutos, l’infrastructure est pointée par les populations comme la source de leur clochardisation.

Une vue du site du barrage de Bamendjing

A Bamendjing et ses environs, le mot barrage a pénétré la langue, tout comme il a envahi la vie quotidienne des populations locales. «Ah ce barrage-là…», dans les causeries, c’est la première phrase qui se glisse à l’esprit, comme le refrain entêtant d’un désastre. Ce 1er juillet 2020, Sa Majesté Isaac Pekeko Feko, le roi des Bamendjing éreinte les différentes autorités en charge de l’infrastructure inaugurée le 28 juin 1975 par Ahmadou Ahidjo. «L’ancien président de la République en avait fait un projet fétiche. C’était une idée très avant-gardiste pour l’époque. Mais là, il s’agit d’un échec systémique et de long terme.

Il me semble que ses constructeurs ont provoqué plusieurs déconvenues en ignorant des recommandations et en négligeant leur devoir d’évaluation des risques et de détection des défauts. C’est comme si un pouvoir impérialiste est venu s’installer ici, et que les habitants sont colonisés», affirme le dignitaire traditionnel. En près d’un demi-siècle, les vannes ont laissé échapper la désolation. Les populations disent faire l’expérience de l’absurde. «Nous avons un barrage construit dans notre village, mais nous manquons d’électricité. Pas d’eau potable non plus ; la carte scolaire ici est découpée irrationnellement», déplore Pascal Tchuenté ; un jeune du village Bati Galim, village affecté par les effets du barrage.

Dangers
À cette litanie, la chronique locale ajoute les effets de l’onde de submersion. Selon plusieurs riverains, elle occasionne d’énormes dommages en amont et en aval du barrage. Sur la foi de plusieurs témoignages, chaque année, elle est suivie d’une inondation importante, mêlant eau et matériaux issus du barrage, et de la prolifération des maladies. Les conséquences sur les populations vont des accès de paludisme à l’onchocercose sous leurs formes plus ou moins graves.

Le caractère sinistre complète le tableau avec de multiples conséquences environnementales : la faune et la flore sont détruites par le passage de l’eau, le sol est emporté, ce qui rend particulièrement difficile l’exploitation agro-pastorale. Sur la base des études qu’ils prétendent avoir menées, les Bamendjing croient que le ralentissement des courants fluviaux a provoqué l’appauvrissement du couvert végétal, entraînant ainsi l’érosion graduelle du sol.

Pour eux, une fois la construction du barrage terminée, les terres n’ont plus été fertilisées par les sédiments en suspension dans l’eau du fleuve. Certains cultivateurs ont fait appel à des engrais chimiques pour cultiver leurs terres. Ces engrais, qui n’étaient pas utilisés auparavant dans la région, se déversent dans le Noun par ruissellements. À côté, des nuisances supplémentaires : «Ce barrage a bouleversé l’équilibre environnemental de la région. Désormais, les poissons ne remontent plus le cours du Noun, car ses eaux sont devenues trop chaudes.

Le tourisme, en dépit des promesses des constructeurs, n’a pas davantage pris le relais. Les lâchers d’eau ne sont pas gérés scientifiquement. Il faudrait arrêter ces gaspillages, cette culture de l’improvisation et de l’amateurisme», s’insurge S.M. Isaac Pekeko Feko. Selon lui, c’est le point de départ du calvaire de la communauté d’éleveurs Mbororo. «Ils ont perdu des pâturages exceptionnels (les na’d’dere, NDLR) d’une part, gêne de circulation du bétail par disparition des gués, d’autre part», appuie le chef Bamendjing.

Imbroglio
Dans la foulée, bien des familles disent avoir été dépossédées de leurs terres et insuffisamment indemnisées. Au sujet de sa gestion actuelle, «elle relève d’un système opaque, sorte de partenariat public-privé dont les méandres restent réservés aux spécialistes les plus aguerris», indique S.M. Isaac Pekeko Feko. Si le chef supérieur Bamendjing recourt à une alchimie du verbe, plutôt qu’à une transposition trop facile de l’actuel, il a pour cela ses raisons. «Personne ne nous dit la vérité ; Or c’est un impératif puisque c’est sur notre lieu sacré que le barrage a été construit», affirme-t-il.

La situation semble avoir anesthésié Bamendjing ; reléguant de la localité et ses environs parmi les plus pauvres de la région de l’Ouest du Cameroun. On cherche, parallèlement, les responsables. «On nous a dit que c’est Eneo et voici qu’on nous apprend que c’est EDC» (Electricity Development Corporation). L’imbroglio général qui en résulte laisse place à toutes les spéculations possibles et imaginables. En tout cas, depuis des années, l’on bataille pour «sortir la tête de l’eau». Selon les dires des populations, le silence des pouvoirs publics cacherait quelque chose. Dans leur précaire audace, les jeunes ont, il y a deux semaines organisé une marche pacifique vers le barrage. Leurs slogans plaidaient pour «une électricité disponible dans tous les villages ; la construction des points d’eau potable, la viabilisation du centre de santé et la rationalisation des activités de pêches».

Jean-René Meva’a Amougou à Bamendjing

 

Colmatage et replâtrage

Pour redonner vie à l’ouvrage, ces options se bousculent chez les différents gestionnaires.

 

Le barrage-réservoir de Bamendjing est un barrage de retenue camerounais situé sur la rivière Noun, sur la commune de Bamendjing dans le département de Bamboutos (région de l’Ouest). Constitué d’une digue de retenue permettant de constituer une réserve d’eau de 2 milliards de m³, d’une digue de 17,50 m de hauteur et de 200 m de développement, l’ouvrage de dérivation comprend un chenal et un ouvrage de restitution équipé de deux pertuis, un pont de 20 m franchissant le chenal, à l’aval de l’ouvrage de restitution. Débutée en 1971, sa construction, pilotée par l’entreprise Razel, a nécessité 15 000 m² de déforestage, 100 000 m³ de terrassements, 45 000 m³ de déblais rocheux, 30 000 m³ de filtres et enrochements, 8 500 m³ de béton, 2 500 ml de forages.

Comme les barrages réservoirs de Mbakaou (situé dans le département du Djerem, région de l’Adamaoua) et Mape (département du Noun, région de l’Ouest), construits en amont du bassin de la Sanaga, assurent la régulation du débit du fleuve Sanaga en période d’étiage (baisse du débit du cours d’eau, souvent en saison sèche). Avec le barrage de Lom Pangar (construit dans la région de l’Est), ces ouvrages permettent d’optimiser la production des centrales électriques existantes construites en aval.

Au 1er juillet 2020, la structure principale du barrage est affectée par le temps. De son côté, certains dispositifs techniques commencent à montrer des signes de faiblesse, à en croire une source en service sur le site. Celle-ci souffle même que des associations proposent d’améliorer le déversoir d’urgence et de le bâtir en dur, elles ne sont pas écoutées.

Jusqu’au mois d’août 2015, ce barrage était entièrement exploité par Eneo (Energy of Cameroon), qui concentrait toutes les activités du secteur public de l’électricité au début de ses activités au Cameroun. EDC ( Electricity Development Corporation) et Eneo ont signé, en septembre 2015, un protocole d’accord en vue de la rétrocession des barrages réservoirs à la société en charge de la gestion du patrimoine public dans le secteur de l’électricité; dans l’esprit de la loi du 14 décembre 2011 régissant le secteur de l’électricité au Cameroun. Désormais, sa gestion est entre les mains de EDC.

Cette société à capitaux publics a promis, depuis mai 2018, de mener un audit sur l’état sécuritaire de l’ouvrage, afin de le remettre dans un état répondant aux normes internationales. «La surveillance de même que l’entretien ont quelque peu été minimisés par Eneo. Pour l’instant, l’aspect exploitation est celui qui est le plus sûr aujourd’hui car tous ces barrages permettent de restituer le débit qui leur est demandé et assurent la régulation de leur niveau», souffle encore notre interlocuteur. Ce qui est acquis, c’est le prêt de 24,9 millions d’euros (environ 16,3 milliards FCFA) accordé par la Banque Mondiale (IDA) pour permettre au Cameroun de mettre en œuvre un plan de gestion intégrée des réservoirs pour l’optimisation de la production hydroélectrique sur la Sanaga dont le Noun est l’un des affluents.

JRMA

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