Vivre ensemble au Cameroun : Une réalité dynamique

Depuis l’élection présidentielle de 2018, l’appel des autorités au «vivre ensemble» laisse supposer un problème. Que se passe-t-il? Les Camerounais montrent-ils des signes de division ou alors d’essoufflement de leur tolérance «légendaire»? Les médias traditionnels et numériques ont-ils un rôle à jouer dans cette perception du réel? Votre journal évalue.

Monument de la Réunification à Yaoundé

«En ces lendemains d’élection présidentielle de 2018 au Cameroun, la plupart des citoyens responsables ont le sentiment de sortir d’un cauchemar, tant il est vrai que la thématique du repli identitaire a marqué et structuré les comportements lors de ladite élection», a noté le Dr Oliver Bilé dans sa Lettre ouverte aux partis politiques et aux populations du Cameroun, publiée le 4 mars 2020 chez nos confrères du journal Le Soir.

Dans cette même communication, le président de l’UFP s’étonne de ce que le repli identitaire, manifesté dans les médias sociaux par une «rhétorique de violence et de rejet de l’autre sans précédent», connaisse un «enracinement» scabreux. Et il n’est pas le seul. On en est au point où plusieurs compatriotes vivant au pays affirment avoir reçu des appels téléphoniques de leurs proches de l’étranger, catastrophés à l’idée que ce qu’ils lisent sur la toile soit une photographie du quotidien de notre société.

Le réel est donc là: le scrutin du 7 octobre 2018 a engendré deux Camerouns. Dans les rues comme dans les entreprises, les marchés, les bars et les restaurants du premier, les Camerounais se saluent, se taquinent, travaillent, mangent, boivent et dansent ensemble. En revanche, dans le second, à savoir ce Cameroun virtuel où l’on s’exprime à travers des textes, des photos (parfois trafiquées ou truquées) ou des vidéos: les gens s’insultent, se déchirent et se promettent les pires atrocités à la moindre opportunité.

«Guerre froide» sémantique
À l’évidence, la dégradation du vivre ensemble au Cameroun n’est pas observable à l’œil nu dans notre société. Il faut plutôt aller chercher dans ce qui est dit et la façon dont cela est dit dans les médias et le cyberespace. «Les radios, les télévisions et les cyber productions “des mille collines” qui, désormais, fusent de partout, émettent des contenus qui, bien que rappelant ces moments particulièrement sombres chez nos frères Rwandais, ivoiriens, kenyans, gabonais, congolais, Togolais et autres, ne semblent pas beaucoup émouvoir grand nombre chez nous», s’inquiète Olivier Bilé dans la tribune susévoquée.

Et si les crispations qui polluent la météo sociale du pays venaient de là? D’abord des médias sociaux, dichotomisés en «sardinards» et en «tontinards», selon qu’on est favorable à la majorité présidentielle ou au Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC)? L’enquête effectuée par notre rédaction montre que, de ces deux vocables est née une rhétorique de la stigmatisation et de la discrimination tribale. Le but: faire du mal à l’autre, autant que possible. Tenez par exemple. Dans plusieurs groupes du réseau social Facebook (exemple: «Parle Que Beti», «Le Cameroun c’est le Cameroun», «Débat sur l’actualité du Cameroun», etc.), certains socionautes emploient des mots comme ekangcancre, contraction de Ekang et de «cancre», et «odontolien» ou «odontolâtres», évocation d’un cliché du Beti ou de l’Ekang adonné à la consommation abusive d’alcool en général et d’odontol en particulier.

Leurs «adversaires» répondent avec les termes Bamilekon, contraction de Bamiléké et de «con», ou cochonard, référence à un stéréotype qui présente les natifs de l’Ouest-Cameroun comme des personnes peu soucieuses de la propreté. On en est au point où des leaders d’opinion, parfois auteurs de ces créations lexicales dégradantes, les recyclent au gré de l’actualité, quand ils n’en font pas des hymnes populeux («allô Fokou»…) pour le plus grand bonheur de leurs followers. De quoi renseigner, un tant soit peu, sur l’état de la violence qui a cours dans ces communautés virtuelles. Encore heureux que cette rhétorique reste confinée dans son berceau: l’espace public virtuel. Car à la racine du pire comme du meilleur, l’histoire montre qu’il y a toujours, au commencement, «le verbe».

Le réel
Même si «la rue» se montre tolérante sur la question du vivre ensemble, il existerait tout de même, à en croire Marcelline Akoa, fonctionnaire à Yaoundé, des «blessures profondes» au sein de notre société. «Certains ont mis dans leur tête qu’il y a des “gens privilégiés”. Alors que moi qui suis du Sud, c’est grâce à mon travail que je suis toujours à mon poste», se défend-elle. Pour Raymond Kanza Nah, lui aussi fonctionnaire, c’est le «régionalisme» qui ferait problème: «Les députés sont censés être les députés de la nation. Mais les députés viennent de quelque part.

Ils sont ainsi plus redevables aux communautés dont ils sont issus qu’à la nation», soutient-il. Quand on sait qu’un député représente une chapelle politique, alors on peut comprendre Jaïrus Mfou, un autre fonctionnaire, qui reproche à certains politiciens de «confondre la politique et le réel». Tout ceci est révélateur du fait que dans la psyché de nombre de Camerounais, la question ethnotribale est lancinante. Si le ver est donc dans le fruit, il peut encore en être extirpé, à condition de se poser les bonnes questions: qu’est-ce qu’être Camerounais aujourd’hui, plus de soixante années après l’indépendance de notre pays? La géopolitisation des identités culturelles est-elle une option de gouvernance à la hauteur des défis socioéconomiques de l’heure? Comment capitaliser les acquis démocratiques engrangés depuis près de 30 ans, afin d’enrayer en tous Camerounais, d’endiguer le sentiment (justifié ou non) de «marginalisation, d’exclusion ou de stigmatisation», pour reprendre les termes du discours présidentiel du 10 septembre 2019? Une réflexion nationale s’impose.

Alain Patrick Fouda (stagiaire)

Ensemble, c’est tout…

Tous basés dans la capitale camerounaise, un Rwandais et un Centrafricain livrent leur compréhension de la cohésion sociale.

 

C’est pendant son temps libre, souvent la nuit, que Gaston Buleli, chef de la communauté rwandaise d’Ékié (Yaoundé IV) raconte à ses enfants des histoires. Cet homme discret, d’une banalité apparente a choisi de le faire en journée ce 6 juin 2020. Dans le secret de ses nuits, il dit avoir vu un Rwanda en train de trouver un chemin là où ses ancêtres avaient échoué. «Dans ce Rwanda-là, tout est sans histoire», dit-il aux bambins. Magique et joyeuse à la fois, l’idée que veut véhiculer le conteur est calquée sur le modèle d’un village qui, après une chute vertigineuse, se réveille au beau milieu d’un royaume fabuleux. «Je passe par-là pour montrer aux enfants qu’on doit faire taire les armes et vivre ensemble ; puisque dans une telle ambiance même le soleil nous sourit», nous explique Gaston Buleli.

Marqué dès l’adolescence par la guerre dans son pays, Emmanuel Badagia, secrétaire exécutif de «Centrafricains unis» (l’association des ressortissants de la République Centrafricaine du quartier Omnisports à Yaoundé), ne trouve pas la meilleure introduction pour dire son ressenti quand il projette l’avenir de son pays. Dans un français fortement empreint d’accent sango, il voit la RCA comme un laboratoire à ciel ouvert, peuplé d’individus que l’on «respecte», qu’il ne faut pas «stigmatiser», mais à qui il faut apprendre à «vivre ensemble». En grattant un peu, Emmanuel Badagia évoque son enfance, sa vie avec son père, son internement dans un asile pour enfants, ses fugues, et son travail dans les hôpitaux de Bangui. «On ne m’acceptait pas partout. On disait que je suis sango parmi les gens honnêtes», relate-t-il, avec un dessein dans le cerveau : montrer que le vivre ensemble commence par l’acceptation de l’autre.

Urgence
Ce principe, soutient Gaston Buleli a pour socles «le civisme, l’esprit public, le sens de l’intérêt général». Selon le Rwandais, «l’urgence est de rappeler aux citoyens que toute société suppose d’abord un «nous», une «cohérence» interne qui doit faire autorité dans le cœur et l’esprit de la pluralité consentant à se ranger sous son étendard». Malheureusement, nuance-t-il aussitôt, dans le baratin de nos dirigeants, on a oublié un point central : «la dissolution dans l’individualisme». Car «pour laisser à chacun une sphère privée de décision et de choix, affirme notre interlocuteur, encore faut-il que tous ou la plupart veuillent vivre ensemble et reconnaissent un même système d’idées pour vrai, une même formule de légitimité pour valable». En le disant avec des mots plus ou moins désordonnés, Emmanuel Badagia trouve une relation entre vivre-ensemble et vouloir vivre ensemble.

Forces
En le suivant plus attentivement, le Centrafricain croit que les forces du déni demeurent puissantes dans les communautés africaines. Ces forces-là, en convient Gaston Buleli, «dominent encore largement l’opinion par le biais d’un grand nombre de médias au discours formaté». Sur ce point, le tristement célèbre cliché de la «Radio Mille Collines» resurgit. Ce qui est énoncé ici, c’est le baratin servi aux foules depuis déjà un certain temps dans les sociétés africaines. «En réalité, depuis que les élites politiques ne peuvent plus cacher l’ampleur du désastre dont elles sont à l’origine. Ce respect élémentaire est un impératif sur lequel notre société n’aurait jamais dû transiger ; or elle a été entraînée sur le dangereux chemin des accommodements déraisonnables par des politiques dont une part étaient ignorants de la réalité des enjeux, et les autres indifférents», argumente Gaston Buleli.

Ongoung Zong Bella

 

Réactions 

 

Samuel Ema Ndo, businessman

‘Solidarité, entraide, équité’


«Lorsqu’on me dit “vivre ensemble”, j’entends solidarité, entraide, équité. Il s’agit, pour des personnes vivant dans une communauté, d’adopter un comportement prônant l’aide mutuelle. Comme dit le dicton: “Quand il y en a pour un, il y en a pour deux”.

 

Patrick Bian , ingénieur informaticien

“Prôner la paix et l’entente”


“Pour moi, le vivre ensemble c’est le fait de vivre dans une société où règne l’harmonie, la paix et surtout, sans toute forme de tribalisme. Il se manifeste par le fait que moi qui suis Bassa, je travaille avec mes frères de l’Ouest sans heurt et sans problème. Je pense qu’il serait judicieux, pour que le vivre ensemble se développe, de prôner la paix et l’entente entre toutes les ethnies du Cameroun.”

 

Pierre Marie Ngaha, dessinateur industriel

“encourager les mariages interculturels”


“Le vivre ensemble c’est le fondement de la vie sociale, c’est la condition de la cohésion d’une société. Vivre ensemble c’est s’aimer, se pardonner et se respecter mutuellement, comme les enfants d’une même maman. Pour pallier les obstacles du vivre ensemble, nous devons éliminer ce terme, car il constitue la base du tribalisme. Nous devons également encourager les mariages interculturels.”

 

Jocelain Wandji, commerçant

la confiance envers l’autre


“Le vivre ensemble peut se définir pour moi comme la capacité à partager un espace commun avec des personnes d’origine ethnique et tribale différentes, sans coercition, mais dans la paix et l’harmonie. Pour préserver le vivre ensemble, nous devons savoir que nous sommes tous frères à la base; que le débat ethnique ou tribal ne doit exister que pour la préservation de nos cultures et traditions, et non pour des causes d’identification.”

 

Arlette Yomi, styliste

“Chacun doit se mettre à la place de l’autre”


“Le vivre ensemble pour moi c’est le fait de regarder l’autre comme un Camerounais, peu importe son origine. Il se traduit en société par le fait que moi, Bamiléké, j’ouvre ma boutique et qu’un Beti vienne y faire des achats. Moi, Bamiléké, j’ai mon entreprise et j’engage tout le monde sans tenir compte des origines tribales des postulants, mais uniquement sur leurs compétences. Pour que nous ayons un vivre ensemble durable, il faut que chacun se mette à la place de l’autre, mais aussi que l’on crée une langue commune. La langue rapproche les gens.”

 

Nkomo Éric, administrateur de football

“Il faut filtrer les messages de haine”


“Pour moi, le vivre ensemble c’est le fait d’accepter l’autre. Le vivre ensemble se vit pleinement au Cameroun: moi, depuis tout petit, j’ai autour de moi des Camerounais qui ne sont pas de la même ethnie que moi. Et nous n’avons jamais eu de problème de tribalisme. Je suis très surpris par les débats qui ont cours dans les radios et les télévisions: dans la pratique, les Camerounais vivent ensemble, mais dans les médias j’entends autre chose. Ce que je préconise, c’est qu’on essaie de filtrer les messages de haine distillés à la radio, la télévision et sur les réseaux sociaux”.

 

Tchatchoua Nganja Asti-Thérence, entrepreneur

Le mariage interethnique en est la principale matérialisation


‘Pour moi, le vivre ensemble c’est se sentir chez soi, peu importe l’endroit où l’on se trouve au Cameroun, ou ses origines. Le mariage interethnique en est la principale matérialisation. C’est la preuve que l’amour est plus fort que tout. Cependant, de nombreux efforts doivent être fournis par les dirigeants et par nous autres citoyens. Les notions d’allogènes et d’autochtones sont la preuve que le vivre ensemble n’est pas institutionnalisé dans notre pays, car elles établissent qu’un Camerounais peut être étranger dans un coin du Cameroun.

 

Germain Loumpet, archéologue et anthropologue

le grand récit ravive le sentiment d’appartenance


‘Au-delà du leitmotiv ou du slogan politique qu’elle exprime, il m’apparait clairement que la notion du vivre ensemble prend désormais le ton d’une injonction, d’une exigence à travers laquelle l’ordre social sera gravement compromis. Elle révèle un conflit sous-jacent, un antagonisme de forces confuses, complexes et contradictoires dont la simple énonciation est déjà en même temps une conjuration. Le vivre ensemble est de l’essence de la crise sociale et politique, et son invocation est un rempart contre l’effondrement d’un édifice essentiellement fragile qu’est l’État transposé multiethnique. La juxtaposition de micro nations historiques toutes engagées dans une compétition aux avantages à l’échelle supraethnique exacerbe les identités et le rejet des altérités. La thérapeutique d’un tel syndrome réside incontestablement dans le rétablissement de la justice sociale au fondement du contrat tacite ou explicite entre le législateur et le citoyen. Tant que l’État précède la nation, le grand récit ravive le sentiment d’appartenance à une communauté historique par la narration.

 

Enoh Meyomesse, essayiste, romancier, poète

Consolider le vivre ensemble au Cameroun en l’appliquant sur l’ensemble du territoire

Le ‘vivre ensemble’ c’est s’accepter mutuellement. Il n’est une réalité que dans 4 régions sur les 10 que compte le pays, à savoir, le Littoral, le Centre, le Sud et l’Est. C’est dans ces régions que le vivre ensemble a été pratiqué; ailleurs, non; c’est le ‘vivre seuls’ qui prévaut, c’est le ‘vivre entre nous uniquement’ qui règne. Autant il est possible d’acquérir un lopin de terre dans le Centre ou le Sud lorsque l’on est issu des autres régions du Cameroun, autant cela est impossible dans d’autres, notamment à l’Ouest, par exemple. Et même dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, il est impensable qu’un natif de l’Est y achète un lopin de terre.

Donc, il y a duperie dans cette notion de ‘vivre ensemble’. Elle s’est transformée en une politique d’expansion territoriale au détriment des régions du Littoral du Centre, du Sud et de l’Est. L’on ne pourrait consolider le vivre ensemble au Cameroun qu’en l’appliquant sur l’ensemble du territoire. Dans le cas contraire, il est tout à fait logique que les Régions qui en sont victimes finissent par développer des sentiments légitimes de xénophobie, pour cause de non-réciprocité. Pour ce qui est des réseaux sociaux, ils ne font que répercuter les sentiments profonds des Camerounais, à savoir que certains entreprennent d’entuber d’autres au nom du ‘vivre ensemble’, tout simplement.

 

Gaston Buleli

«Ce paradoxe n’est qu’apparent»

Le chef de la communauté rwandaise d’Ékié donne sa lecture des controverses et des acquis autour de la cohésion sociale.

La notion de vivre ensemble n’a cessé d’être invoquée dans le discours politique tandis que, dans les faits, les communautés n’ont cessé de se séparer. Comment expliquer ce paradoxe ?
Dans une société où, pour le pire, le libéralisme économique épouse le libéralisme sociétal, il me semble que ce paradoxe n’est qu’apparent. On invoque d’autant plus le vivre ensemble que nous ne vivons pas ensemble mais à côté les uns des autres. La notion de «vivre ensemble» dit, comme un sous-texte, un lent processus d’éclatement de la nation.

Qui nourrit une insécurité culturelle dont les premières victimes sont les classes populaires et les classes moyennes pour lesquelles la nation demeure ce bien commun, cette forme d’harmonie collective qui leur semble aujourd’hui menacée. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas de réponses toutes faites ou uniques sur les grandes questions de la vie que se posent les enfants. Par exemple : Aimerais-tu vivre tout seul? Es-tu toujours obligé de respecter les autres? Dois-tu toujours être d’accord avec les autres? Sommes-nous tous égaux?
Sommes-nous tous obligés de travailler? A-t-on toujours besoin d’un chef et de règles pour vivre ensemble?

Que doivent faire en priorité les pouvoirs publics?
Être des «pouvoirs publics». Exercer l’autorité, diriger, commander et faire respecter la loi. En commençant par avoir le courage des mots, la première des digues contre le retour en force de la barbarie. La liberté a un prix, c’est celui du combat. Que les pouvoirs publics l’assument.

Propos recueillis
par Ongoung Zong Bella

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