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Qu’on laisse les Africains s’occuper d’eux-mêmes

Pendant les cérémonies du jour des expiations (Yom Kippourim) dans le sanctuaire, Aaron, le Grand prêtre, tirait au sort deux boucs : l’un pour Yahvé et l’autre pour Azazel. Le premier était sacrifié pour le pardon des péchés. Quant au second, il était conduit, puis abandonné vivant au désert. Celui-là était symboliquement chargé de tous les péchés d’Israël (Lévitique, chap. 16, 7-23). Régulièrement, les dirigeants et médias français accusent la Russie de pillage des ressources naturelles et de violence contre les populations du Burkina, du Niger, du Mali et de Centrafrique. Même leurs propres péchés (crimes contre l’humanité, soutien à des régimes autoritaires et sanguinaires, vol des matières premières sans aucune amélioration des conditions de vie des populations, incapacité à chasser les terroristes du Sahel), ils préfèrent en faire porter le chapeau à Moscou. Ainsi, au 7e forum de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique (6 décembre 2021), Florence Parly, ministre de la Défense, déclarait que, “si la France et ses partenaires s’opposent à Wagner, c’est qu’ils ont vu, en République centrafricaine, leur potentiel déstabilisateur, leurs exactions contre les populations, la perte de souveraineté de l’État, la prédation des ressources, l’échec sur le plan opérationnel et les intérêts particuliers et pécuniaires qui sont placés au-dessus de celui des populations”. Les partenaires en question étaient la Suède, l’Angleterre, le Danemark, la République tchèque et l’Estonie qui avaient accepté de mettre à la disposition de l’opération Barkhane respectivement 150, 90, 70, 60 et 50 hommes, ce qui représente une maigre contribution à côté des 4500 militaires français. Allemands et Espagnols n’avaient offert que de la logistique. Ils avaient refusé que leurs soldats participent à cette aventure, peut-être parce qu’ils la jugeaient ambiguë.
La France ne dit pas la vérité quand elle accuse la Russie de déstabiliser les pays où elle est engagée, de piller les ressources naturelles de ces pays, de commettre des exactions contre leurs populations et d’agir contre la souveraineté nationale. Un pays peut vieillir sans mûrir. Assumer ses fautes, demander pardon pour le mal qu’on a fait consciemment ou inconsciemment, c’est cela la maturité. La fuite en avant et le déni n’ont jamais fait la grandeur d’un peuple. Ne pas projeter sur les autres nos fantasmes, chercher à comprendre d’où vient ce sentiment anti-français qui se propage comme un feu de brousse et essayer de rectifier le tir, c’est grandir. La France n’a jamais accepté qu’elle pouvait se tromper. Or nous avons nos défauts et nous commettons chaque jour des erreurs. Les admettre, c’est grandir et favoriser des relations apaisées avec celui qu’on a offensé. Charger Poutine de tous les péchés d’Israël, faire de lui un bouc-émissaire, est non seulement contraire à la vérité mais contre-productif car ce n’est pas Wagner qui massacra les 300 tirailleurs africains à Thiaroye le 1er décembre 1944. Wagner n’est responsable ni des 64 jeunes Ivoiriens froidement assassinés le 6 novembre 2004 devant l’Hôtel Ivoire d’Abidjan, ni du bombardement de la résidence présidentielle ivoirienne en avril 2011. Ce n’est pas la Russie qui exploite depuis des années l’uranium du Niger, pays classé parmi les plus pauvres de la planète. Ce n’est pas Vladimir Poutine qui soutient les dictateurs et les 3e mandats anticonstitutionnels. Le franc CFA, qui appauvrit les Africains tout en enrichissant la France, n’est pas fabriqué en Russie.
À écouter Thierry Breton et les autres Français, on a le sentiment que l’Afrique dite francophone est la propriété privée des Français, que la France est le père et la mère des Africains et que ces derniers doivent toujours être assistés par l’ancienne puissance colonisatrice. Or, même en famille, les parents laissent les enfants devenus majeurs voler de leurs propres ailes. Lorsqu’un père continue de faire les choses à la place de son fils de 60 ans, cela signifie que c’est lui-même qui n’a pas grandi. La France aura vraiment grandi quand il n’y aura plus de soldat français en Afrique, quand ses dirigeants ne mettront plus à mal les souverainetés politique et monétaire des États africains, quand elle arrêtera de s’ingérer de façon grossière dans nos affaires internes.
Si la lutte contre le terrorisme est vraiment le but de la présence française dans les pays sahéliens, pourquoi la France devrait-elle s’offusquer que le groupe russe Wagner veuille, lui aussi, débarrasser cette partie du continent des terroristes? Un proverbe africain ne dit-il pas qu’abondance de viande ne gâte pas la sauce?
On peut supposer que c’est pour notre bien que nos “amis” français s’entêtent à demeurer dans nos pays mais peut-on faire le bonheur des gens contre leur volonté? “Tout ce qui est fait pour moi, sans moi, est fait contre moi”, disait Nelson Mandela. Hitler promettait 1000 ans de paix et de bonheur. Les Juifs et les pays européens occupés par les troupes nazies se souviennent encore du coût humain de ce bonheur. Staline, Mao et les Khmers Rouges pensaient, eux aussi, détenir la clé d’un bonheur collectif. On a vu ce que cela a donné. Non, le bonheur n’est ni imposé, ni octroyé. C’est chaque homme, chaque peuple, qui choisit comment il peut être heureux. Me reviennent ici en mémoire les propos d’Alain et d’Aristote. Pour le premier, “l’homme s’ennuie du plaisir reçu et préfère de bien loin le plaisir conquis”. Le second faisait remarquer que “je ne peux être heureux sous la torture ou si l’on torture mes proches” (cf. “Éthique à Nicomaque”).
En conclusion, je voudrais affirmer ceci : la France devrait cesser d’accuser la Russie et de mettre les Africains en garde contre cette Russie qui n’a jamais eu de colonie en Afrique. D’ailleurs, peut-elle militairement battre et déloger la Russie si cette dernière décide de rester au Sahel? Ce n’est ni en persécutant ni en menaçant les combattants panafricanistes que Paris réussira à reconquérir le cœur de la jeunesse africaine qui de plus en plus laisse entendre qu’elle est fatiguée de la duplicité, de l’arrogance, du paternalisme et de l’incompétence de la classe politique française. Cette jeunesse consciente et politisée dit une seule chose aujourd’hui: l’amitié n’est pas forcée. Ce qu’elle demande, c’est qu’on laisse les Africains écrire enfin leur propre histoire, marcher sur le chemin qu’eux-mêmes auront tracé.

Jean-Claude DJEREKE

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