Le tribalisme est désormais entré dans la loi

C’est justement à partir de ces cadres fondamentaux de la vie des Camerounais que le système se découvre, se dévoile, pour montrer son soubassement tribaliste

 

Timba Bema

Celui qui tient le crayon et la règle pour délimiter une frontière, la frontière tient en réalité le pouvoir dans la zone qu’il a ainsi créée. Une règle. Un crayon. Un tracé net sur une carte. Entre fleuves et montagnes, rivières et vallées, forêts denses ou savanes arborescentes. Et le monde n’est plus tout à fait le même. La carte est une des représentations possibles du territoire, une représentation, il va sans dire, loin d’être fidèle au modèle, mais c’est en tant que représentation qu’elle prend toute sa signification. La carte est un produit de l’imagination et ne se comprend que par l’investigation de cette dernière. Ainsi, le pays, avant de devenir réel est d’abord imaginé.

Le pays nait dans l’esprit d’hommes et de femmes comme le lieu dans lequel leurs existences devraient atteindre la forme la plus accomplie de l’épanouissement. Le pays est d’abord rêvé, avant de devenir réel. Le pays est pensé, est idéalisé, est magnifié avant même que sa première frontière ne soit tracée sur une carte. Le pays, par ce geste d’appropriation, signifie cette terre est à nous, cette terre est la maison qui abrite nos corps.

Le pays est la grande maison: la maison de toutes les maisons. Alors, on est tenté de se poser la question suivante: le pays rêvé et donc créé par d’autres est-il une maison pour ceux qui en ont hérité?

La colonisation. On y revient inéluctablement. En même temps qu’elle favorise la projection de soi dans l’autre, elle le tient à bonne distance, elle l’exclut, le place devant la frontière: cela s’appelle le racisme. Il s’agit ici d’une frontière mentale, intangible, dont les manifestations sont pourtant tangibles: la ville, centre du pouvoir, n’est-elle pas scindée en zone indigène et zone blanche? Toujours une histoire de frontière, la frontière matérielle et immatérielle. Ici, en vérité, le matériel se fond dans l’immatériel.

Frontière
Puisque la frontière est une convention entre ceux qui ont le pouvoir, la capacité de maintenir un état de choses. En même temps que le détenteur du pouvoir trace une frontière sur une carte, il en trace aussi dans l’esprit: dans le sien et dans celui qui se trouvait déjà sur le territoire. À lui-même, il se dit: ceci m’appartient, je vais jouir de tout ce qui s’y trouve: hommes et ressources. Il exprime sa liberté au-delà de celle de l’autre. Il signale que sa liberté dépasse et enferme celle de l’autre.
La puissance est une prédestination, une préséance. À l’autre, il fait comprendre ceci: désormais, tu ne t’appartiens plus. Ton destin est arrimé au mien. Abandonne ta liberté et je ferai de toi un autre moi-même, tu jouiras de la marchandise que je tire de ton sol et de ton sous-sol.

Le contrat est inégal. Mais le vaincu a-t-il vraiment le choix? Le pays, la maison des maisons, qui doit le protéger ainsi que les siens, est devenu une prison. La frontière en a tracé les murs. Les lois en sont les chaines. Il ne lui reste plus rien. Seule cette possibilité de regarder le ciel et d’imaginer un autre pays, le pays, celui dans lequel il pourra être.

Le Cameroun actuel, comme toute l’Afrique, à quelques exceptions près, a été fabriqué par d’autres. C’est-à-dire qu’il a été conçu dans l’esprit des autres, que ses frontières ont été définies par ces autres, que ses lois et ses mœurs ont également été façonnées par eux. On ne mesure pas toujours la gravité, le poids historique de ce processus. Mais, il ne suffit pas de le comprendre, encore faut-il changer la donne. Pourquoi? Parce que la première parole de l’homme qui reprend possession de son destin est: «Ceci est à moi!» Il délimite une frontière, il crée son monde, celui sur lequel il a de l’emprise, celui qui lui permet de conduire enfin son destin d’être libre.

Rupture
La création du pays est le geste premier de l’esprit libre, comme celui qui, pour protéger son corps, construit une maison au-dessus de sa tête. Tant que le pays sera une prison, au lieu d’être une maison, alors naîtra dans l’esprit des hommes et des femmes qui l’ont reçu en héritage le désir de créer un pays pour eux. Ne l’oublions pas: le pays est d’abord rêvé, imaginé. Et c’est dans le rêve, dans l’imagination que se trouve le secret de sa continuité.

Par conséquent, une rupture radicale est nécessaire avec l’imaginaire politique actuel. Quel est-il? C’est celui de la compétition entre les tribus pour acquérir la marchandise européenne et les terres. Ce mouvement est historiquement datable et commence avec le déferlement de la marchandise européenne sur notre côte atlantique, chaque tribu voulant en tirer le meilleur profit. Voilà la dynamique de notre histoire. Le fond de l’affaire n’est donc pas le politique, comme on a souvent tendance à l’affirmer, mais bien entendu l’économique.

En d’autres termes, tant que le pays restera une vaste plantation, la compétition entre les tribus persistera. Et disons-le, même le fédéralisme ne pourra pas y mettre un terme, comme on le voit par exemple au Nigéria voisin avec la redistribution de la manne pétrolière. C’est donc en prenant en compte ce problème structurel majeur que l’on peut comprendre le tribalisme, qui est en fait l’idéologie qui permet le statu quo. Son évolution récente, à travers notamment la loi sur la décentralisation doit être comprise non comme une rupture, mais comme la continuité d’un système qui ose enfin s’affirmer au grand jour.
Ahidjo n’a jamais prononcé de discours tribaliste.

Est-ce pour autant que son régime ne s’appuyait pas sur le tribalisme? L’équilibre régional avec un axe nord-sud n’est-il pas une approche de type tribaliste? Paul Biya non plus n’a jamais prononcé de discours tribaliste. Est-ce pour autant que son régime ne s’appuie pas sur le tribalisme? Comprendre la politique au Cameroun c’est aller au-delà des discours officiels. Il se trouve que, comme c’est souvent le cas dans des pays nés de la domination, les individus développent, pour de simples besoins de survie, le double langage. C’est ce que nous appelons la théorie des deux cœurs.

L’analyse politique au Cameroun ne devrait donc pas seulement se limiter à l’étude du discours public, elle devrait aussi s’atteler à dévoiler les discours articulés dans les espaces sécurisés, aux yeux des protagonistes, que sont par exemple les tontines, les familles, les réunions du clan, etc. C’est justement à partir de ces cadres fondamentaux de la vie des Camerounais que le système se découvre, se dévoile, pour montrer son soubassement tribaliste. Avec la nouvelle loi sur la décentralisation, le tribalisme est désormais entré dans la loi, alors qu’auparavant il se limitait à des pratiques. Sa condamnation apparente à travers l’introduction de la notion d’outrage à la tribu serait donc à comprendre comme une limite que le système pose à son principe constitutif, et en aucun cas comme une récusation.

Ecrivain, Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire
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