«Transformer la vie des populations est notre but ultime»

Nahé Anna Bathily, manager du département des Relations extérieures de la Banque mondiale pour l’Afrique de l’ouest et du centre, a assuré le 15 novembre dernier à Yaoundé, le service après-vente de la stratégie de son institution pour les deux régions. C’était à l’occasion de sa première visite en zone Cemac après son récent passage au Congo Brazzaville.

 

Quelle est la raison de votre tournée en Afrique et en particulier dans la sous-région Afrique centrale ?

C’est un grand plaisir pour moi d’être là. Je suis chef de département depuis bientôt 2 ans. J’ai pris mes fonctions en plein Covid-19. J’ai surtout voyagé en Afrique de l’ouest. C’est ma première fois ici. Je couvre une équipe qui est basée à Washington et dans les 22 pays de l’Afrique de l’ouest et centrale. J’ai des représentants dans les 22 pays et aussi à Washington. Nous accompagnons les Relations extérieures pour la vice-présidence pour l’Afrique de l’ouest et centrale. Et c’est un portefeuille qui représente à peu près 40 milliards de dollars en termes d’engagements et de profils. Ce qui nécessite quand-même une communication et un accompagnement assez important. Ceci dans le contexte que vous connaissez.

Au moment de la création de la vice-présidence, on a lancé une stratégie qui s’articule autour d’un slogan: «People first». Entendez «l’humain d’abord». Ceci pour dire que les populations sont au centre de nos interventions.

Mais au-delà, on a quatre axes stratégiques. Le premier qui a une importance toute particulière, est de rebâtir le contrat social entre les populations et le gouvernement. C’est dans ce cadre-là que je fais cette tournée pour rencontrer le maximum de parties prenantes. Il s’agit donc pour moi de rencontrer, bien sûr les médias, mais aussi les jeunes influenceurs, la société civile, et le Parlement. Sachant en plus que la Banque en général engage les réflexions avec le ministère de l’Économie et les Finances. Et l’on s’est rendu compte que pour une meilleure appropriation et une meilleure efficacité de nos programmes, il fallait élargir notre dialogue et notre engagement, et parler vraiment avec toutes les composantes de la société. Et c’est vraiment le premier axe stratégique.

Le second axe tourne autour de la création d’emplois. L’engagement envers le secteur privé est dans le but de créer un environnement plus favorable à ce secteur. Nous allons rencontrer dans ce sens le secteur privé à Douala à partir de demain (16 novembre 2022, Ndlr). Le troisième axe est le capital humain et surtout avec un focus sur l’autonomisation des femmes. Le dernier axe porte, enfin, sur le changement climatique. Parce qu’on le voit, l’Afrique est peut-être celle qui pollue le moins, mais elle est le continent qui subit le plus les affres du changement climatique. Et puisque vous étiez là pour le lancement du CCDR (Rapport national de la Banque mondiale sur le changement climatique et le développement, Ndlr), il s’agit de voir comment collectivement on peut réfléchir à mieux appréhender ces enjeux. Car on peut tous s’en rendre compte, on n’a jamais vu ce qu’on a cette année. On a les inondations partout, on a la sécheresse avec une montée des températures. Pour dire qu’on a de réels défis chez nous et on n’est pas outillés, on n’est pas prêts à les affronter. Mais collectivement on peut réfléchir à les surmonter.

Ce que je voulais aussi vraiment avoir comme discussion, c’est de savoir comment on peut mieux collaborer. Pour notamment savoir comment est perçue la Banque. L’institution a beaucoup évolué, elle s’est beaucoup ajustée. Il s’agit de comprendre comment la Banque est perçue et peut mieux travailler au Cameroun. Qu’est-ce qu’on peut mieux faire ? Parce que ce qui est vraiment important pour nous c’est l’impact. On est quand-même sur un continent où il y a encore énormément de pauvre. Ce qui est difficile à comprendre et à accepter en 2022. La Banque mondiale existe depuis 52 ans. Beaucoup d’autres bailleurs aussi interviennent. Qu’est-ce qu’on peut faire pour avoir plus d’impact, mieux toucher et vraiment transformer la vie des populations. C’est vraiment cela notre but ultime.

 

La Banque mondiale est encore perçue comme une institution élitiste et au service des puissants. Comment expliquez-vous cela ?

La perception que les gens ont aujourd’hui de la Banque mondiale s’explique dans la mesure où c’est une institution qui s’aligne sur les programmes de développement des gouvernements, qui est de facto proche des États, et qui avance avec le programme de développement des États. Mais quand je dis que la Banque a évolué, c’est parce qu’il y a quelques années, on n’aurait pas eu comme interlocuteur dans votre pays, Odilia Hebga (chargée des Relations extérieures à la Banque mondiale au Cameroun, Ndlr). C’est une Camerounaise. Et si vous regardez le Bureau ici au Cameroun, on a au moins une moitié du personnel qui est de nationalité camerounaise. Alors qu’à l’époque, tout se décidait à Washington, par des collègues qui n’avaient pas toujours une bonne connaissance des réalités du terrain. Aujourd’hui, on a le personnel qui est local et qui de ce fait connaît les réalités, parlent les langues et c’est assez révolutionnaire au sein de la Banque mondiale.

Avant, on n’avait que des Occidentaux à ces postes-là. Ce n’est plus le cas. Je suis enfant de l’Afrique, j’ai grandi ici jusqu’à l’obtention de mon baccalauréat. Le continent africain n’est donc pas un mirage, on ne me le raconte pas, je le vis dans ma chair. A titre d’exemple, le directeur ici, M. Abdoulaye Seck, c’est un Africain. Donc, il y a quand-même une évolution. On a beaucoup d’experts locaux qui sont là et qui connaissent les réalités du terrain. Et cela est indéniable. Donc oui, il y a encore un mythe, mais il faut creuser un peu et on se rend compte que l’on a tout de même des interlocuteurs qui nous comprennent. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il y a désormais une décentralisation. 52% des staffs de la Banque mondiale ne sont plus à Washington. Il faut prendre aussi cela en compte.

Quand j’ai une réunion avec les responsables des projets, ce sont des Camerounais, ce sont des Africains, ce ne sont pas des Étrangers. Et en tout état de cause, je pense que la richesse de la Banque réside aussi dans son multiculturalisme et dans le fait qu’elle est présente partout. Nous sommes sept managers au total pour différentes régions, et moi j’apprends beaucoup des autres. On s’enrichit de l’expérience des autres. C’est la seule institution qui a cette vision panoramique du monde. C’est une richesse. Donc, moi je ne le vois pas du tout comme un handicap. Étant donné que j’arrive à apprendre des autres.

Bien sûr, le développement est contextuel. Je viens du Congo Brazzaville et ce n’est pas la même chose qu’au Cameroun. La population n’est pas la même, chaque pays a ses réalités et en même temps, chaque pays peut apprendre des autres et c’est cette expertise-là que la Banque mondiale peut apporter.

 

Quelle est la perception que vous-même avez de l’Afrique centrale en matière de communication notamment ?

J’ai le sentiment que l’on parle beaucoup plus de l’Afrique de l’ouest, du Sahel et pas assez de l’Afrique centrale. Pourtant, les pays de l’Afrique centrale ont un potentiel énorme, mais qui est sous-exploité. Quand on observe un pays comme le Cameroun ou les autres, qui sont très riches par leur sous-sol et par leurs ressources humaines, on a quand-même envie de se demander pourquoi il y a encore tant de pauvreté. On ne devrait même plus avoir besoin de la Banque mondiale. Si oui, pour une assistance technique. Il y a assez de richesses pour que ces pays-là se développent par eux-mêmes. Mais qu’est-ce qui manque ? Pourquoi ça ne va pas plus vite ? Il y a une jeunesse dynamique, il y a beaucoup d’initiatives. Où est-ce que ça coince ?

C’est les questions que l’on se pose. On a un peu l’impression que l’Afrique centrale est le glacier en Afrique. Car on a le sentiment que ça va moins vite que dans les autres sous-régions et on ne comprend pas pourquoi. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je voulais être là. Pour qu’on puisse comprendre ensemble comment on peut mettre le pied sur l’accélérateur.

 

Qu’en est-il du secteur productif ?

Au sein de la Banque mondiale, on a une institution qui s’appelle la SFI (Société financière internationale, Ndlr) qui est dédiée au secteur privé et qui a désormais un Bureau à Douala. Ce n’est peut-être pas de la magnitude de la Banque mondiale, mais il y a quand-même cela. Et elle se décentralise dans la plupart des pays africains. Pour dire qu’il y a là également une présence sur le terrain.

 

Propos sélectionnés par Théodore Ayissi Ayissi

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